Modes de vie, France info

Albert Jacquard : "Pour être prix Nobel, il faut être farfelu"

Albert Jacquard, le généticien-philosophe et engagé, est mort la semaine dernière. De nombreux hommages lui ont été rendus dans la presse et sur France-Info. Christilla Pellé-Douël l'a rencontré à plusieurs reprises et elle nous fait partager un aspect fondamental de sa pensée.

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J'ai eu l'immense chance de rencontrer plusieurs fois Albert
Jacquard, et d'être au contact direct de son extraordinaire intelligence qui
était en quelque sorte magnifiée par son humanité. Jamais je n'ai croisé un
être aussi radieusement humain. Chaque personne qui l'écoutait, qui parlait
avec lui, se sentait plus intelligente, plus riche, plus épanouie

L'un des idées forces
de sa pensée concernait la notion de différence et d'égalité.

Ce qui était extraordinaire avec lui, c'est qu'il ne se
laissait jamais enfermer dans un discours entendu. Il adorait manier les
contradictions pour mieux faire jaillir une idée. Donc, pour Albert Jacquard,
la différence entre les êtres humains est inévitable, elle est le produit de la
reproduction, elle est nécessaire à la survie des espèces, en l'occurence à la
survie de l'espèce humaine. Ce sont ces différences qui nous donnent des
grands, des petits, des bruns, des peaux noires, des peaux blanches etc...  Mais pour autant, la génétique n'est pas
égalitaire : il y a des différences et des inégalités : certains ont
une espérance de vie amputée en raison d'une maladie génétique, d'autres sont
atteints de lésions cérébrales, alors que leur voisin a une santé de fer et une
intelligence rapide; vous voyez que là, Albert Jacquard sortait des
idées toutes faites, des tabous de langage qui nous empêchent de dire les
choses.

Mais c'est une idée
dangereuse de parler d'inégalité entre les humains !

Dans la bouche de certains, ça peut déraper, mais son
raisonnement aboutissait au contraire à une démonstration frappante :

"nous sommes différents, inégaux mais nous ne sommes pas
hiérarchisables ! Nous appartenons tous à la même espèce, l'espèce
humaine, et il n' y a pas de classement possible. Notre tendance à vouloir
classer, trier, repose sur un recours permanent à des mesures  qui ne reposent sur rien de fondé ni de
légitime. Peut-être cette tendance nous 
donne-t-elle  l'impression de
maîtriser le chaos de l'existence, et donc nous rassurent, mais c'est une stupidité.
"

Par exemple ?

"L'une des choses qui l'exaspérait le plus était le tests de mesure de
l'intelligence, le fameux QI. Ca le mettait très en colère. L'intelligence,
disait-il, est impossible à mesurer. Elle ne tient pas seulement dans des
capacités cognitives, mais elle s'exprime avec tant d'autre choses, comme
l'intelligence affective, l'intelligence relationnelle, l'intelligence des
situations, l'imagination, la créativité etc... c'est-à-dire avec un ensemble
de capacités non paramétrables et par dessus le marché changeantes selon les
situations. Ainsi, on  peut être
totalement bloqué dans une situation, par exemple dans une catastrophe et très
brillant au cours d'une conférence, ou l'inverse... Pour lui, ces classements,
ces palmarès ne sont pas seulement des aberrations, mais aussi une catastrophe
pour la richesse de l'humanité.

 

Il donnait souvent pour exemple son entrée à Polytechnique,
en disant qu'il avait été reçu parce qu'il s'était soumis à une norme  et non pas parce qu'il était plus intelligent
que d'autres candidats. "Quel est l'intérêt de sélectionner les individus les
plus conformistes ?
"
concluait-il.

 

Pourtant, ces concours
permettent de donner leur chance aux élèves les plus brillants, de les former,
c'est la richesse d'un pays, non ?

En ce qui concerne les Ecoles, oui - et encore, disait-il, il
faudrait revoir les enseignements- mais les concours et les classements,
c'était vraiment sa bête noire. Il donnait un exemple formidablement
convaincant : l'Ecole Polytechnique de Zurich recrute ses élèves sur un
simple examen de compétence et de connaissances, pas de concours. Cette école a
eu une trentaine de prix Nobel parmi ses anciens élèves. L'Ecole Polytechnique,

  1. Il concluait par ces mots "Il y a
    un véritable massacre des cerveaux. Pour être Prix Nobel, il faut
    être farfelu.
    " Albert Jacquard en était la meilleure preuve :
    créatif, anticonformiste, il l'était tellement. Et c'est en cela qu'il était
    tellement important. Laissons nos intelligences s'épanouir, laissons à nos
    enfants la place d'exprimer leur créativité, ne les forçons pas à rentrer dans
    le moule. Et nous aurons alors davantage de petits Albert Jacquard à venir.
    C'est tout le bien que je nous souhaite.

Si vous ne devez lire qu'un seul livre d'Albert Jacquard,
lisez son Eloge de la différence : la génétique et les hommes. Il faut
s'en imprégner.

 

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