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"Le génocide au village", d'Hélène Dumas

Le génocide au village, d'Hélène Dumas (éd. Seuil) est un livre dur, très dur, mais éclairant, très éclairant. Un livre indispensable, à hauteur d'homme pour dire l'inhumain.

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On parle beaucoup ces jours-ci d'un bien triste anniversaire, celui du génocide rwandais, qui a fait il y a 20 ans, entre le 7 avril et le début du mois de juillet 1994, 800.000 à 1 million de morts. On parle aussi beaucoup des polémiques sur le comportement des uns et des autres, le rôle ou l'absence de rôle des militaires français.

Hélène Dumas, jeune historienne, docteur en histoire à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) a essayé de comprendre comment ce génocide a pu, non seulement être possible, mais surtout être aussi morbidement efficace . Elle a découvert, en se rendant sur place, en y passant deux ans, en apprenant la langue, une chose atroce, trop humaine aussi : si le génocide a été aussi meurtrier, aussi fulgurant, c'est que ces massacres ont été d'abord une affaire de voisins . C'est parce que ces gens se connaissaient qu'ils ont pu se massacrer ainsi.

Des voisins

Hélène Dumas a fait cette découverte en posant ses valises dans une commune du nord de Kigali, Shyorongi, une commune de 50.000 habitants, où il y avait 10% de Tutsis , de nombreux mariages mixtes, où les Hutus disaient d'ailleurs qu'ils avaient de bonnes relations avec leurs voisins tutsis, et où pourtant deux tiers de ces Tutsis ont été massacrés. Elle s'est aperçu que si les meurtres ont pu être si efficaces, c'est parce que ces gens vivaient ensemble, dans un même lieu, dont ils connaissaient les spécificités, et les habitudes de chacun . Ce qui fait qu'ils ont pu utiliser la géographie, la topographie pour mieux tuer.

Elle a également assisté à ce qu'on a appelé les Gacacas, des tribunaux locaux qui ont été institués en 2001 pour juger les tueurs, deux millions de personnes, et où s'est pour ainsi dire rejouée l'horreur, par la parole.

Mieux comprendre l'humain

Ce livre est conçu vraiment au plus près de la parole des acteurs de cette atrocité. On est au ras de l'humain, et cela nous permet de mieux comprendre aussi, comment fonctionne l'être humain. Hélène Dumas donne d'ailleurs, à la fin de son livre, les notices biographiques des gens qu'elle a interrogé, ou simplement écouté, tel cultivateur, tel éleveur, telle institutrice qui a encouragé le viol d'une de ses élèves par un militaire.

Il n'y a pas eu seulement des ordres venus d'en haut, mais une véritable prise en charge individuelle d'une mission à mener. Hélène Dumas raconte, par le biais des gens qu'elle interroge, comment par le langage, on a transformé ces voisins en "cafards", puisque c'est ainsi que les Hutus appelaient les Tutsis. Comment on a assisté à des parodies de contrôles d'identité sur des gens que ces contrôleurs connaissaient parfaitement puisque c'était leur voisin et même parfois les amis de leurs fils. Les programmes d'autodéfense "civile", mis en place au moment des offensives du FPR, avec livraison d'armes, la propagande antitutsi, qui s'est déployée à travers la radio notamment, et par le jeu des rumeurs ont fait le reste.

Le génocide au village , d'Hélène Dumas, au Seuil

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