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Un bunker pour protéger le cœur des écoutes judiciaires

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Le PLUS de France Info se penche ce matin sur le monde des écoutes judiciaires. Dans quelques semaines, le ministère de la Justice commence la mise en place d'un système de "grandes oreilles" sans précédent : la plateforme nationale des interceptions judiciaires. Ecoutes, géo-localisation, données internet, tout cela sera centralisé, traité et stocké au même endroit. Un bunker ultra-sécurisé à Elancourt, dans les Yvelines. Stéphane Pair a pu s'y rendre...
Article rédigé par
Radio France
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Pour trouver la plateforme nationale des interceptions
judiciaires, il faut d'abord descendre à dix mètres sous terre, dans les
sous-sols de la société privée Thales. C'est elle qui abrite la plateforme et
fournit la technologie. Ensuite, on franchit des grilles, des portiques, des
sas.

Et on débouche dans des coursives assez sombres dignes d'un film de Batman.
C'est le Data Center, une zone classée "confidentiel défense", homologuée
par le renseignement intérieur. Interdiction ici de prendre des photos, de
filmer, d'enregistrer mais partout des caméras sont fixées au plafond.

Le bunker qui abrite la plateforme des
écoutes est à l'abri des inondations, à 120 mètres au-dessus du niveau de la Seine. Il est aussi à
l'épreuve des attaques aériennes. Les murs blindés peuvent encaisser, nous
dit-on, un crash d'avion comparable à celui du 11 septembre 2001 à New York. Et au cas où tout ça ne suffirait pas à
protéger le lieu, ce bunker a un frère jumeau, à quelques centaines de mètres
d'ici, alimenté par un autre réseau électrique.

Une forteresse pour des millions de giga-octets

Le futur Big Brother
de l'écoute judiciaire a des allures de Fort
Knox. Et pour cause. On s'apprête
ici à défendre les données et les
serveurs du ministère de la Justice. Et au cœur du bunker de Thales, on nous nous
montre ces fameux serveurs.

Une salle de dix mètres de long, pas plus, bourrée
de serveurs dont la capacité se mesure en dizaines de peta-octets... en
millions de giga-octets. De quoi recevoir, traiter et surtout stocker des
millions d'interceptions, d'écoutes, de géo-localisations, de données
personnelles demandées aux opérateurs dans le cadre d'enquêtes judiciaires.

Pourquoi ce nouveau système centralisé ?

D'abord pour économiser de l'argent. Rien que
l'an dernier, le ministère de la Justice a donné 30 millions d'euros à des
intermédiaires privés pour collecter et traiter plus de 35.000 interceptions
téléphoniques. Désormais, la justice se passera de ces sociétés.

Ensuite, la plateforme doit, nous dit-on,
éviter les abus et les écoutes illégales et faciliter le travail des juges et
des enquêteurs. Sur le premier point, on attend de voir. Sur le second, le logiciel
c'est vrai, est bluffant. Le juge ou le policier s'authentifie sur son
ordinateur. Lui seul peut accéder à sa procédure, rédiger une réquisition et
obtenir le contenu d'une écoute.

Pas de connexion internet, tout passe par un
réseau interne. "Pour cela je me connecte avec mon ordinateur portable
avec une carte à puce sécurisée et à partir de là j'ai un visuel sur l'ensemble
des dossiers dont je suis chargé et je peux accéder à l'ensemble de ces dossiers,
y compris prendre connaissance, en direct, des communications qui sont interceptées
", explique Richard Dubant qui pilote le projet pour le ministère
de la Justice.

Et qu'en pensent les enquêteurs ?

Globalement l'outil intéresse les officiers
de police judicaire, gendarmes, douaniers, policiers. Ils sont 60.000. Vous
imaginez... accéder depuis son ordinateur aux fadettes, aux SMS, aux écoutes de leur
cible en quelques minutes, c'est le fantasme de l'enquêteur. Mais, techniquement, Christophe Rouget, porte-parole du syndicat des cadres
de la sécurité intérieure, n'est pas sûr que tout soit aussi simple à
mettre en œuvre.  "Nous
avons dans nos services du matériel qui est obsolète
", souligne-t-il. "Nous avons des réserves sur les serveurs, sur le réseau
informatique et sur le poste de travail des enquêteurs qui souvent est déjà en
panne
", explique-t-il.****

Sommes-nous protégés d'éventuelles
dérives ? On a connu récemment le scandale de la NSA...

C'est évidemment LA question. La base de la légalité des écoutes,
technologie ou pas, c'est la confiance entre juges et enquêteurs. Mais le
ministère de la Justice insiste sur plusieurs points. La CNIL d'abord. La
Commission informatique et libertés a validé le programme. Ensuite, il y a ce comité
de contrôle indépendant, présidé par un magistrat de la Cour de cassation. Il
va superviser en permanence cette plateforme. Enfin, des acteurs privés moins
nombreux.

Un secret de l'instruction a priori mieux gardé... Même Thalès, la société
privée qui abrite aujourd'hui les serveurs, n'aurait pas la clé du coffre fort
électronique où seront stockées les futures interceptions..

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