Le plus France Info, France info

Les marchés financiers face aux défis du trading à haute fréquence

Un trading ultra-rapide et automatisé s'est imposé aux Etats-Unis et en Europe depuis la fin des années 2000 : le trading à haute fréquence. Il s'agit de gros ordinateurs surpuissants capables de passer des dizaines de milliers d'ordres chaque seconde. Cette technique fait débat. Elle représente aujourd'hui 40% des transactions en Europe et 70% aux États-Unis.

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !
(©)

"Les marchés n'ont jamais été aussi efficaces pour les
utilisateurs",
selon Remco Lenterman. Grand, le teint hâlé, tiré à
quatre épingles, il dirige IMC, une entreprise néerlandaise de trading à haute fréquence. Il est aussi président du principal groupe de pression du
secteur, l'EPTA (European Principal Traders Association). "Les
transactions sont moins chères"
, dit-il. Et de poursuivre :

"Il n'y
jamais eu autant de liquidité, c'est à dire d'offre et de demande sur les
marchés."

Le trading à haute fréquence (THF) est une technique de
trading. Il y a beaucoup de stratégies différentes, mais les points communs de
tous les traders à haute fréquence sont la vitesse et le très grand nombre de
transactions effectuées. L'unité de temps est la milliseconde, le millième de
seconde. Les ordinateurs des traders à haute fréquence utilisent des programmes
très compliqués, des algorithmes. Ils sont fabriqués par des hommes et des
femmes brillants, souvent des docteurs en ingénierie financière ou en mathématique.

Ces algorithmes prennent des mois à programmer. Ils sont
sans cesse améliorés. Leur durée de vie est assez courte, de l'ordre de
quelques mois ou quelques années. Le principe de base d'un algorithme est qu'il
va faire des déductions. Si l'action Renault baisse, celle de Peugeot devrait,
elle aussi, baisser dans la plupart des cas. L'algorithme va alors, quelques
millisecondes plus tard, vendre du Peugeot.

Les algorithmes peuvent lire et comprendre des informations
qui viennent d'agences spécialisées comme Reuters et Bloomberg. Chaque titre
est exprimé par un code. Par exemple FR000121501 pour Peugeot.

Dégager de petits profits des milliers de fois

Les ordinateurs peuvent aussi apprendre et comprendre
qu'Apple vient d'annoncer de bons résultats. Dans la seconde, au sens propre,
l'algorithme décidera alors d'acheter des titres Apple. Les traders à haute
fréquence représentent un énorme volume d'ordres et de transactions mais
chaque soir ils ont vendu tous leurs titres. Ils ne sont plus investis sur le
marché. Et ils repartent à zéro le lendemain matin. Le but est de dégager des
petits profits des milliers de fois et de limiter les pertes le plus rapidement
possible. Tous les traders ne sont pas gagnants. Ceux qui n'arrivent pas à
rester au niveau mettent la clef sous la porte.

L'ensemble du secteur connaît d'ailleurs une année
difficile. D'après le New-York Times, les traders à haute fréquence devraient
dégager au total cette année aux États-Unis 1,25 milliard de dollars, 35% de
moins qu'en 2011, et 74% de moins que l'année record de 2009. Des entreprises de
THF licencient, d'autres ferment.

Le trading à haute fréquence : utile ou nocif ?

Les traders à haute fréquence affirment qu'ils offrent de la
liquidité, c'est-à-dire qu'il y a toujours des titres disponibles pour ceux qui
veulent acheter, et toujours des acheteurs potentiels en face de ceux qui
veulent vendre.

Les très nombreux détracteurs du trading à haute fréquence
affirment au contraire que c'est une illusion, et qu'il s'agit de fausse
liquidité. 95% des ordres sont annulés dans la seconde. L'une des raisons,
c'est que les traders à haute fréquence bombardent les marchés d'ordres pour
masquer leur réelle stratégie.

Autre point dénoncé par les  détracteurs du THF : quand
un marché plonge brusquement, les traders à haute fréquence, qui n'aiment pas
le risque, se retirent aussitôt, et donc accélérent sa chute.

Benoit Lallemand est spécialiste de ce type de trading pour
Finance Watch, une association lancée en 2010 à Bruxelles, et dont l'ambition
est de mettre la finance au service de la société. "Il faut revenir au
rôle initial de ces marchés, qui est d'allouer du capital aux entreprises qui
ont des projets économiques. Ici on parle d'échanges de titres à la
milliseconde, par définition ça n'a plus rien à voir avec la valeur d'une
société."
Et pour Benoit Lallemand :

  "Quand on traite à la milliseconde on est juste complètement
déconnecté de l'économie réelle."

Dans les années 50 la durée moyenne de
détention d'une action était de 4 ans. Aujourd'hui elle est de 22 secondes.
(D'après Scott Patterson, journaliste au Wall Street dans son livre Dark
Pools
).

Un risque de krach inédit

Le 16 mai 2010, le Dow Jones, l'indice des principales
actions américaines, a perdu près de 10% de sa valeur en quinze minutes avant
de se redresser. Ce krach éclair, ce "flash crash"  est souvent
avancé par les adversaires du trading à haute fréquence.

Reste que cet exemple n'est pas forcément le plus pertinent. En effet, ce krach éclair a été provoqué
au départ par un courtier classique, Waddell & Reed, qui a fait plusieurs
erreurs humaines d'exécution d'un ordre d'une ampleur colossale. Ensuite, des
algorithmes de trading à haute fréquence se sont mis en boucle à la vente, puis
la plupart des opérateurs se sont retirés du marché par prudence, tellement la
chute du Dow Jones était vertigineuse. Les circonstances exactes de ce krach
éclair font encore débat.

Un bug à 440 millions de dollars

Le 1er août 2012 vient donner un argument beaucoup
plus objectif aux détracteurs du trading à haute fréquence. L'un des plus gros
opérateurs de THF au monde, Knight Capital, met en service au matin, un nouveau
logiciel...défectueux. Knight Capital est un pilier de Wall Street, un "teneur
de marché" de premier ordre.

Chaque jour plus de 10% des transactions à la
bourse américaine se font sur ces ordinateurs. Ce logiciel défectueux entraîne
des faux ordres d'achats et de ventes pour 148 actions de grandes entreprises
américaines. Bilan : 440 millions de dollars de pertes en 45 minutes. 10
millions de dollars par minute, partis en fumée. L'entreprise frôle la faillite
avant d'être recapitalisée la nuit suivante par des banques.

Charles-Albert Lehalle est chercheur chez Crédit Agricole
Chevreux :

"Ce logiciel a fait n'importe quoi, mais vraiment
n'importe quoi ! "

Charles-Albert Lehalle invite à copier les
procédures de tests en vigueur dans les industries automobile ou
aéronautique. "Les régulateurs feraient bien de mettre en œuvre des
procédures, qui permettent d'éviter ce genre de risques, et de les imposer, ça
n'est pas un gros mot, à tous les opérateurs." 

Un trading qui n'est pas défini par la loi

Le trading à haute fréquence est parfaitement légal et peu
régulé. La pratique n'est même pas définie dans la loi en Europe. Ce sont
d'ailleurs des lois passées en 2007 aux États-Unis et en Europe qui ont permis
le développement de cette technique. En Europe, la directive Mifid 1 (directive
concernant les marchés d'instruments financiers) a libéralisé le secteur des
plateformes financières. Aujourd'hui, il en existe une centaine sur le vieux
continent.

Les traders à haute fréquence en ont profité. Ils exploitent
les écarts entre les plateformes de cotations. Par exemple, un algorithme peut
voir que sur Chi-X un titre vaut 20,005 euros. Il peut l'acheter et le vendre
quelques millisecondes plus tard sur Nyse Euronext 20,010 euros. Les prix des
titres évoluent par dizième de centimes : 20,006 euros, 20,007 euros etc.

Ce système profite également aux traders à haute fréquence. Ils peuvent se
permettre de ne gagner que quelques fractions de centimes par titre, parce
qu'ils répètent l'opération des milliers de fois. Le profit vient de la masse
de transactions.

Immense défi pour les gendarmes des bourses

Comme toute technique, le trading à haute fréquence peut
être utilisé de manière frauduleuse, par exemple, en manipulant les cours de
bourse, ce qui est interdit. Mais avec un tel volume d'échange comment détecter
et prouver l'infraction ? Le gendarme de la bourse en France l'AMF
travaille sur deux enquêtes touchant des traders à haute fréquence. L'une des
enquêtes a été lancée il y a plus d'un an.

Thierry Francq est le secrétaire général du gendarme de la
bourse en France, l'AMF : "Pour vous donner un exemple, il a fallu
une réunion d'experts de deux heures, sur la base d'un document d'une quinzaine
de pages, pour déterminer qu'il y a bien eu manipulation de cours, pendant une
période d'un centième de seconde. Cela vous donne une idée de l'immensité
de la tâche pour le régulateur."

Pour Thierry Francq il faut mettre en
balance les coûts induits pour les régulateurs, avec ce qu'apporte aux marchés
et à la société le trading à haute fréquence. Son verdict : 

"Il
faut réduire la place du trading à haute fréquence sur le marché. Pour nous
c'est tout à fait clair."

Ewald Nowotny, l'un des membres du Conseil des gouverneurs
de la Banque centrale européenne (BCE) est catégorique. "En ce qui concerne le trading à haute fréquence, il n'y a rien à
réglementer : il faut l'interdire"
, a-t-il dit le 13 septembre 2012,
expliquant que le THF n'offrait "aucun avantage net réellement
démontrable".

Ce n'est pas la tendance. La prochaine loi européenne sur le
sujet, dite Mifid 2, devrait être adoptée l'année prochaine. Elle prévoit des
freins au trading à haute fréquence, mais pas de l'interdire. L'eurodéputé
allemand de centre-droit Markus Ferber est le rapporteur du texte :

"Si
vous voulez interdire le trading à haute fréquence, il faudrait bannir les
ordinateurs de tous les marchés. C'est ridicule !"

Pour l'eurodéputé, "Vous ne pouvez
pas arrêter le progrès technologique. Mais il faut le surveiller. Et c'est pour
ça qu'il faut des règles."

Pour l'instant, les mesures envisagées sont
"des procédures de tests pour les algorithmes, un droit de regard des
autorités sur le code des algorithmes, des coupes circuits, et la régulation
des pas de cotations"
.

Bouc émissaire ou brebis galeuse ?

Il y a plusieurs "familles" de traders à haute
fréquence :

Les teneurs de marché , comme Knight
Capital, sont les plus gros. Ils sont désignés par les plateformes financières pour offrir d'acheter ou de
vendre des titres en permanence. Ils sont tenus de toujours répondre aux
demandes des investisseurs. Les courtiers , qui travaillent pour des clients, ont des
stratégies beaucoup plus "lentes". Après une première réunion le
lundi, une deuxième le mardi, et une troisième le mercredi, les ordres seront
passés le jeudi en utilisant la technologie du trading à haute fréquence, pour
être optimisés.Les équipes de trading à haute fréquence
qui travaillent avec leurs propres fonds
. C'est le cas des grandes banques françaises
d'affaires. Elles ont des petites divisions qui font du THF.
Pour ces grandes banques, les bénéfices du THF sont marginaux, mais ils
permettent de couvrir en partie leurs frais de recherche. Cela permet aussi de
garder un œil sur les évolutions technologiques du marché.Les entreprises de THF qui
travaillent pour compte propre, avec leurs capitaux
. Ses sociétés varient de trois
ou quatre salariés, à 200 ou 300 au maximum. Beaucoup d'entre eux se
considèrent comme des "petits" qui veulent battre le marché et les
grands noms historiques de Wall Street grâce à leur intelligence et à leur engagement
pour se dépasser et renouveler leur technologie. Pour
eux, le THF est diabolisé, parce que difficilement compréhensible. Ce serait un
bouc émissaire facile, l'automatisation et la vitesse ayant toujours fait peur.

"De belles mathématiques" 

Mathieu Rosenbaum est professeur au master de probabilités
et finance codirigé par Polytechnique et l'université Pierre et Marie Curie
(Paris 6). Un master reconnu mondialement dans l'industrie de la Finance.
Mathieu Rosenbaum en dirige la spécialité haute fréquence. Il adore le sujet,
car cela offre une application concrète à de "belles mathématiques" .
Une partie de ses élèves se destinent à la programmation d'algorithmes.

"Le trading à haute fréquence n'est pas une mauvaise
technique. Elle permet plutôt de limiter les risques pour le client. Ensuite,
certains individus profitent de la haute fréquence pour des activités purement
opportunistes (NDLR : purement spéculatives). On peut se poser la question de
l'utilité de ces individus sur le marché, mais c'est une question ouverte. De
mon point de vue c'est au régulateur d'apporter des réponses à cette
question."

(©)