Tunisie : le virage autocratique se confirme

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Deux mois après la suspension des travaux du parlement et la révocation du gouvernement, Kaïs Saïed formalise son coup de force. Mercredi 22 septembre, le président tunisien s’est arrogé par décret un pouvoir sans partage. En Tunisie comme à l'étranger, l'inquiétude gagne du terrain.

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Radio France
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Kais Saied, président de Tunisie. (FETHI BELAID / AFP)

Kais Saied, 63 ans, son visage de cire, ses costumes sombres : l'austérité faite homme. Un homme à poigne, réputé incorruptible, intraitable à l'encontre d'une classe politique minée par ses rivalités internes, jugée incapable de sortir le pays de la crise qui le ronge. Voilà le scénario qui prévaut quand, le 25 juillet, Kaïs Saïed destitue son Premier ministre et gèle l'activité du Parlement. Tunis fête alors l’événement dans la liesse. Dans les chancelleries étrangères, ce soutien populaire incite à la prudence.    

Mais le provisoire dure, et les mesures d'exception s'installent. Pire : elles s'inscrivent dans le marbre du Journal officiel. Justice, partis politiques, armée, fiscalité... Le texte publié mercredi 22 septembre donne tout pouvoir au président dans de très nombreux domaines. Kaïs Saïed va légiférer par décrets. Ce juriste réputé dit vouloir amender la Constitution pour présidentialiser le régime et mettre de l'ordre dans un système à la dérive. 

Croisade anti-corruption

Ce qui fait le succès populaire de Kaïs Saïed à l’été 2021 est également ce qui a fait sa victoire électorale en octobre 2019 : une adhésion très large – 72% des suffrages – à sa croisade anti-corruption, sur fond de ras-le-bol vis-à-vis de la classe politique au pouvoir depuis le Printemps arabe. Cette révolution de 2011, la Tunisie en a été le berceau. C’est par ailleurs le seul pays à avoir ensuite gardé le cap de la démocratie. Mais cette démocratie s’est singulièrement fragilisée, au cours d’une décennie marquée par les attentats jihadistes, la crise économique – 18% des Tunisiens sont au chômage – et l'instabilité politique.

Un parti cristallise la colère : Ennahdha, issu de la matrice islamiste, premier parti à l’Assemblée, faiseur de roi depuis des années. Kais Saied promet, lui, de gouverner "pour le peuple" contre les élites. Reprenant à son compte le slogan du printemps arabe, "Le peuple veut", il dénonce pêle-mêle la "mafia qui gouverne le pays", les "voleurs", les "traîtres", les "spéculateurs". A-t-on atteint cette semaine un point de bascule ? Le soutien populaire dont bénéficie Kais Saied semble en tout cas s'éroder. Pour la première fois, ses opposants ont manifesté le 18 septembre à Tunis – ses partisans organisant le même jour une contre-manifestation.

Assignations à résidence

Par ailleurs, de puissants soutiens prennent leurs distances, à l’image de l'UGTT, le principal syndicat tunisien. Les ONG de défense des droits de l'Homme comme Amnesty International donnent de la voix, s’inquiétant notamment de l’arbitraire qui entoure les dizaines d'assignations à résidence et d’interdictions de voyager décrétées ces deux derniers mois à l'encontre d'hommes d’affaires et de magistrats tunisiens.

Enfin l'inquiétude gagne du terrain à l'étranger. Par la voix de son chef de la diplomatie Josep Borrell, l'Union européenne a fait part le 10 septembre de ses "appréhensions" quant à "l'ancrage démocratique" de la Tunisie. Avec le Fonds monétaire international, l'UE est l'un des premiers soutiens financiers de la Tunisie.

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