Sobriété énergétique : pourquoi l'Espagne, le Portugal et la Hongrie disent "non" à Bruxelles

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Il y a de l'eau dans le gaz parmi les 27. Alors que l'Europe essaie de se mettre en ordre de bataille en prévision d'une possible rupture de ses approvisionnements en provenance de Russie, certains pays se rebellent.

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L'agence Gazprom à Saint-Pétersbourg (Russie). (ANATOLY MALTSEV / EPA)

Mercredi 20 juillet, quand la Commission européenne propose de faire baisser la consommation de gaz de 15% dans l'ensemble de l'Europe, l'Espagne voit rouge. "On ne va pas assumer des sacrifices disproportionnés", s'est ainsi emportée la ministre de la transition écologique, Teresa Ribera, qui plus est pour un plan sur lequel "on n'a même pas été consultés". Son intervention a lieu quelques heures après la présentation du plan par Bruxelles.

L'Espagne est très autonome par rapport à la Russie : quasiment la moitié (46%) de sa consommation vient d'Algérie et du Maroc, le reste est du gaz naturel liquéfié acheté au Qatar, au Nigéria et aux États-Unis. Madrid se dit solidaire des pays tributaires de Moscou, mais pas aux dépens de ses propres consommateurs et industriels, qui, par ailleurs, paient déjà très cher la facture de leur indépendance.

Ce que propose l'Espagne, pour montrer malgré tout qu'elle est solidaire, c'est d'utiliser ses infrastructures. L'Espagne est la championne du gaz liquéfié en Europe : elle dispose d'une très grande capacité de stockage. Elle sait aussi le regazéifier alors que très peu de pays en Europe en ont la capacité. Les six centrales du pays gèrent à elles seules quasiment 40% de la capacité totale de l'Europe continentale. "Nous pouvons mettre nos capacités à disposition" dit en substance Madrid, ce sera aussi efficace et surtout plus juste qu'un plan de sobriété énergétique indifférencié, qui traite tout le monde de la même manière. 

Le Portugal lui aussi se rebelle

Le Portugal est sur la même ligne, il ne veut pas de ce plan mais pas pour les mêmes raisons. Le Portugal, c'est le bon élève : il a investi massivement dans le solaire et l'éolien. Au point que 70% de son électricité provient des énergies vertes. Le premier ministre Antonio Costa ne voit pas pourquoi les Portugais devraient se serrer la ceinture alors que les autres pays de l'Union auraient très bien pu eux aussi se diversifier en se tournant vers les énergies renouvelables.

En 2008, pendant la crise financière, on a beaucoup reproché aux pays du sud d'avoir trop dépensé, mais les rôles de la cigale et de la fourmi se sont inversés.

La péninsule ibérique, qualifiée "d'île énergétique" par le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, est aujourd'hui l'une des clés de l'avenir du bouquet énergétique européen et se retrouve en position stratégique. De nombreuses voix s’élèvent d'ailleurs pour relancer le projet de gazoduc Midi-Catalogne, qui permettrait d’assurer l’interconnexion gazière entre l'Espagne et la France, sous-exploitée depuis plusieurs années. 

Athènes est sur la même ligne et juge qu'une réduction induirait des perturbations dans l'approvisionnement des particuliers comme des entreprises

La Hongrie veut plus de gaz russe

Un autre pays prend ses distances avec Bruxelles, mais dans un autre style : la Hongrie, qui une fois de plus fait cavalier seul et se tourne vers Vladimir Poutine plutôt que de se plier aux règles de Bruxelles. Ce jeudi 21 juillet, le chef de la diplomatie hongroise était à Moscou pour valider l'achat de 700 millions de mètres cubes supplémentaires de gaz - en plus des contrats déjà prévus.

"Dans le contexte actuel, qu'on le veuille ou non", il est "tout simplement impossible" de se procurer ce surplus "sans apport russe, c'est un fait" a dit Péter Szijjártó, réputé proche du Kremlin. "On peut donner de faux espoirs, on peut rêver, on peut brasser du vent, mais les faits et la réalité physique sont têtus". 

Lors de la conférence de presse, avec pupitres et petits drapeaux, retransmise sur les chaînes de télévision d'État, son homologue russe Sergueï Lavrov a longuement expliqué que, malgré les sanctions européennes, la Russie voulait développer sa relation "stratégique" avec la Hongrie - qui importe 80% de son gaz de Russie.

Plus que jamais, Viktor Orban, qui a condamné l'invasion de l'Ukraine, entretient une position ambiguë vis-à-vis de la Russie. Le Premier ministre hongrois ne cesse de blâmer la politique de sanctions : l'UE "s'est tiré une balle dans les poumons", il faut selon lui changer de cap. Pays d'Europe centrale enclavé, sans accès à la mer, la Hongrie importe 65% de son pétrole et 80% de son gaz de Russie. Et s'inquiète face au risque de pénurie : un "état d'urgence" a même été décrété la semaine dernière.

La fissure avec le reste de l'Europe est d'autant plus marquante que, le même jour, Berlin a accusé Moscou d'être un "facteur d'incertitude croissant" sur le marché énergétique en Europe, après le redémarrage de Nordstream  à un niveau de livraison "faible" et "pas fiable".

La crise entre l'Union et Moscou met à l’épreuve la cohésion des 27. Mardi 26 juillet les ministres de l'énergie se retrouvent en sommet à Bruxelles : ils vont avoir beaucoup de travail pour réussir à accorder leurs violons.

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