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Haut-Karabakh : un cessez-le-feu qui signe la défaite militaire de l'Arménie

Un cessez-le feu a été signé lundi soir au Haut-Karabakh, théâtre depuis plus d'un mois d'une guerre ouverte entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie. Il acte la défaite des forces arméniennes. À Erevan, la population en colère dénonce "une capitulation".  

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Des policiers arméniens gardent le Parlement après l\'accord visant à mettre fin aux combats avec l\'Azerbaïdjan devant le siège du gouvernement à Erevan, le 10 novembre 2020.
Des policiers arméniens gardent le Parlement après l'accord visant à mettre fin aux combats avec l'Azerbaïdjan devant le siège du gouvernement à Erevan, le 10 novembre 2020. (KAREN MINASYAN / AFP)

C'est une défaite en forme de traumatisme national. Dans la nuit de lundi à mardi 10 novembre, plusieurs milliers de personnes débordant de rage et de colère descendent dans les rues d'Erevan. Les manifestants refusent ce cessez-le-feu, qui consacre la main-mise de l'Azerbaïdjan sur le Haut-Karabakh. Aux cris de "Le Karabakh est à nous! ", ''Nikol Pachinian est un traître !'', ils demandent la démission de leur Premier ministre.

À pied, en voiture, la foule converge vers le siège du gouvernement. Des vitres sont brisées, plusieurs centaines d'émeutiers pénètrent dans les locaux et saccagent des bureaux. Le président du parlement, Ararat Mirzoián, est sorti de sa voiture et passé à tabac, il finit la soirée à l'hôpital. "Nos soldats sont donc morts pour rien ?!", crient les manifestants.

En six semaines, le conflit a fait au moins 1 300 morts au Haut-Karabakh (les chiffres sont extrêmement partiels). Aujourd'hui quasi-exclusivement peuplé d'Arméniens, ce territoire rattaché à l'Azerbaïdjan au temps de l'empire soviétique est considéré par les deux pays comme partie intégrante de leur territoire.

J'ai pris une décision très dure pour moi et pour nous tous. J'ai signé une déclaration sur la fin de la guerre

Nikol Pachinian

Il est 2h du matin quand Nikol Pachinian publie ce texte sur sa page Facebook : "J'ai pris une décision très dure pour moi et pour nous tous. J'ai signé une déclaration sur la fin de la guerre du Karabakh avec les présidents russe et azerbaïdjanais. Le texte est incroyablement douloureux. Mais face à la situation militaire, je crois que c'est la meilleure solution." Il intervient ensuite en direct, à trois reprises, pour tenter d'apaiser sa population, pour qui le Karabakh est un berceau historique et culturel inaliénable : "Nous avons combattu contre des terroristes, contre l'Azerbaïdjan et un membre de l'Otan, la Turquie. Notre armée s'est battue avec honneur."

La prise de Chouchi, un point de bascule

Dimanche, les forces azerbaïdjanaises, qui ont déjà beaucoup progressé dans la province séparatiste, assurent avoir repris une ville stratégique : Chouchi (pour les Arméniens, "Choucha" pour les Azerbaïdjanais). Située sur une falaise, à 1 400 mètres d'altitude, Chouchi surplombe la principale vallée du Haut-Karabakh, avec une position dominante sur Stepanakert. Elle verrouille aussi l’accès au corridor de Latchine', une route vitale reliant la région à l’Arménie. La ville revêt aussi une importance symbolique : la "Jérusalem du Haut-Karabakh", fondée en 1752, est considérée comme le berceau de la poésie et de la musique traditionnelle azerbaïdjanaises.

Pour la première fois en six semaines de guerre, l’annonce de cette prise par les autorités de Bakou a d'ailleurs donné lieu à des scènes de liesse dans tout l’Azerbaïdjan. Après Jabrayil, Fizouli, Zangilan, la chute de Chouchi est le tournant de la guerre, elle signe la supériorité territoriale et militaire des Azéris, soutenus par la Turquie qui les fournit en matériel de guerre, mais aussi en mercenaires - venus de Syrie.

Un hélicoptère russe abattu

Le même jour, l'Azerbaïdjan abat par erreur un hélicoptère russe. C'est l'incident de trop. Or la Russie, grande puissance régionale et alliée de l'Arménie, durement éprouvée par son engagement dans la guerre en Syrie, n'a aucune envie de s'engager dans un nouveau conflit.

Depuis le début des affrontements, elle prône une solution négociée pour le Haut-Karabakh : le plus simple est donc de siffler la fin de la partie. C'est Vladimir Poutine qui obtient et annonce l'arrêt des combats dans une conférence de presse à la télévision russe.

2 000 soldats russes pour le maintien de la paix

L'accord, valable pour cinq ans renouvelables, prévoit un échange de prisonniers de guerre et fige les positions actuelles : les belligérants gardent "les positions qu'ils occupent", les forces arméniennes doivent donc se retirer des territoires qu'elles ont perdus. Dès ces prochaines heures, 2 000 soldats russes vont faire office de force de maintien de la paix le long de la ligne de contact.

Si le très autoritaire président azerbaïdjanais Ilham Aliev va sans aucun doute pouvoir faire fructifier les dividendes politiques de cette victoire, réclamée par la population depuis trente ans, en Arménie l’avenir du Premier ministre, porté au pouvoir au terme d’une révolte populaire en 2018, est plus incertain. Dix-sept partis d’opposition, dont certains des plus importants, avaient réclamé sa démission avant même l’accord de fin des hostilités.

Le président arménien a démenti les rumeurs de fuite. "Je suis en Arménie et je continue de faire mon travail" a-t-il écrit, toujours sur son compte Facebook. Les protestataires, eux, ont appelé à de nouvelles manifestations mardi. Le risque est désormais de voir l'Arménie plonger dans une grave crise politique aux conséquences imprévisibles.

Des policiers arméniens gardent le Parlement après l\'accord visant à mettre fin aux combats avec l\'Azerbaïdjan devant le siège du gouvernement à Erevan, le 10 novembre 2020.
Des policiers arméniens gardent le Parlement après l'accord visant à mettre fin aux combats avec l'Azerbaïdjan devant le siège du gouvernement à Erevan, le 10 novembre 2020. (KAREN MINASYAN / AFP)