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Ethiopie : de Prix Nobel de la paix à chef de guerre

L’Ethiopie est au bord de la guerre civile. Le Premier ministre, qui mène le combat contre la province séparatiste du Tigré, est un Prix Nobel de la paix... qui a choisi la voie des armes. 

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Des soldats ethiopiens montent la garde à Dansha dans la région du Tigré, le 25 novembre 2020.
Des soldats ethiopiens montent la garde à Dansha dans la région du Tigré, le 25 novembre 2020. (EDUARDO SOTERAS / AFP)

Lorsque Abiy Ahmed arrive au pouvoir en 2018, un vent d’espoir souffle sur l’Ethiopie, pays de 110 millions d'habitants, mosaïque d'ethnies à la fois fragile et explosive. Abiy Ahmed, 42 ans, est à peine connu des Ethiopiens. Mais il annonce des réformes politiques ambitieuses, une ouverture économique, plus de démocratie, et le "grand rassemblement" de son pays. Après trente ans de guerre, le nouveau premier ministre signe surtout un accord de paix aussi historique avec son voisin, l'Erythrée. C'est ce qui lui vaudra le Prix Nobel de la paix, qui lui est attribué en octobre 2019.

Un rôle fondamental pour la stabilité de la région

La communauté internationale est séduite, les dirigeants du monde entier viennent lui rendre visite.


Emmanuel Macron, en escale à Addis Abeba, expliquera que le rôle de l'Ethiopie est "fondamental (...) pour la stabilité régionale". L'armée française noue des contrats et s'engage à former les soldats éthiopiens.

Le choix de la voie des armes

Mauvaise pioche ! Au fil des mois, Abiy Ahmed durcit sa gouvernance au prétexte de lutte contre le coronavirus. Et lorsqu'il se retrouve confronté à la rébellion de toute une province, le Tigré, qui veut faire sécession, il choisit la voie des armes. Le Nobel de la paix se transforme en chef de guerre.

Le conflit dans le Tigré se déclenche quand le pouvoir central décide de reporter les élections législatives en raison du coronavirus. La région du Tigré n’accepte pas. Le 9 septembre, elle organise son propre scrutin et entre en dissidence : elle ne reconnaît plus désormais l'autorité du premier ministre. Qui l’accuse en retour de violer la Constitution.

Mais la rébellion couvait en réalité depuis deux ans. Les représentants de la minorité tigréenne, qui depuis trente ans avaient les clés du pays entre leurs mains, via le Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF), n'ont jamais accepté d'être mis à l'écart quand, à son arrivée, Abiy Ahmed a "coupé" quelques têtes et fait le ménage dans les équipes en place. Et comme souvent en Ethiopie, les conflits politiques sont aussi des conflits ethniques : Abiy Ahmed est le premier chef du gouvernement à être issu de l'ethnie oromo, la plus importante du pays.

Une guerre sans témoins

De tensions en escarmouches militaires, de tirs de roquettes en tirs de missiles… Le pays entre en guerre. Le 4 novembre, le pouvoir central lance sa première offensive contre le Tigré, défendu par une solide armée de 25 000 hommes. Pas de bilan officiel des combats, chaque camps revendique des victoires, mais les morts se comptent par centaines. La Commission éthiopienne des droits de l’homme assure qu’au moins 600 personnes ont été tuées. Au cours d’un massacre perpétré par des miliciens tigréens, le 9 novembre, au début du conflit. Mais cette guerre ne dit pas son nom : Abiy Ahmed parle d'une opération de "maintien de l'ordre" pour éviter l'éclatement du pays.

Une guerre sans témoins aussi : les journalistes sont indésirables, internet a été coupé, les aéroports sont fermés et les routes bloquées. Les seules images que l'on voit aujourd'hui du conflit sont celles des réfugiés : plus de 40 000 personnes, essentiellement des femmes et des enfants, ont déjà franchi la frontière pour trouver refuge au Soudan. Chaleur (il fait plus de 40°C), manque d’eau et de nourriture : des flux de civils épuisés viennent chaque jour grossir les camps de fortune soudanais. Le secrétaire général de l'ONU a demandé "l'ouverture de corridors humanitaires" pour venir en aide au reste de la population, prise au piège des combats.


Jeudi 26 novembre, Abiy Ahmed lance l'offensive finale contre le Tigré. "La route vers votre destruction touche à sa fin", écrit-il à ses adversaires.  L'ONU a demandé une enquête sur de possibles crimes de guerre mais le premier ministre a expressément demandé à la communauté internationale de s'abstenir de toute "interférence dans ses affaires intérieures".

Le Comité Nobel ne reviendra pas sur sa décision


Tandis que la diplomatie internationale s’active pour tenter de ramener Abiy Ahmed à la raison, le Comité Nobel, de son côté, manifeste un certain embarras. Il a publié un communiqué cette semaine pour dire qu'il était "profondément préoccupé" par la situation en Ethiopie mais qu'il ne reviendrait pas sur sa décision. Car il estimait l'an dernier, "et estime toujours", qu’Abiy Ahmed était parmi plus de 300 candidats "celui qui remplissait le mieux les critères de la récompense". De toute façon, techniquement, il n'est pas possible de retirer un Prix Nobel de la paix, les statuts ne le prévoient pas.

Le risque aujourd’hui ? Que le conflit déborde sur les pays voisins (des tirs de roquettes du TPLF ont déjà visé la capitale de l'Érythrée, Asmara) et déclenche une crise humanitaire majeure dans toute la corne de l’Afrique.
 

Des soldats ethiopiens montent la garde à Dansha dans la région du Tigré, le 25 novembre 2020.
Des soldats ethiopiens montent la garde à Dansha dans la région du Tigré, le 25 novembre 2020. (EDUARDO SOTERAS / AFP)