Le monde est à nous, France info

Entre Londres et Bruxelles, "la guerre de la saucisse" est relancée

Symbole des difficultés du Brexit et du "protocole nord-irlandais" qui empoisonne les relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, "la guerre de la saucisse" repart de plus belle !

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !
Boris Johnson, le 26 mai 2021, au Parlement britannique. 
Boris Johnson, le 26 mai 2021, au Parlement britannique.  (JESSICA TAYLOR / AFP)

Depuis plusieurs jours, le débat enflamme le Royaume-Uni. On parle de l'accord sur le Brexit et des normes de sécurité alimentaire qui vont notamment s'appliquer à l'exportation de viande britannique vers l'Union européenne.

A partir du 1er juillet, seule la viande congelée pourra être exportée dans le marché unique. Impossible de faire passer de la viande fraîche. Une norme européenne interdit en effet toute importation de viande crue depuis des pays hors-UE à moins qu'elle soit congelée à -18°C. Elle a été adoptée pour que les consommateurs européens n'aient pas dans leurs assiettes de la viande en provenance d'un pays où les contrôles sanitaires pourraient laisser à désirer.

Saucisses européennes vs saucisses britanniques

C'est un peu "farfelu", a dit cette semaine le ministre de l’Environnement, George Eustice. En somme, il se demande pourquoi le Royaume-Uni se fait imposer des règles aussi précises alors qu'il n'y a pas que les Européens qui savent faire des saucisses ! 

Mercredi, le ministre du Brexit, David Frost, a même rencontré pendant trois heures le vice-président de la Commission pour lui demander de faire preuve "de pragmatisme et de bon sens". Ça n'a rien donné. "On ne change pas les règles", a répondu Bruxelles. Hors de question de revenir sur un accord (âprement) accepté par les deux parties en 2019.

A sa une jeudi 10 juin, le Daily Star affichait une immense photo de barbecue avec ce titre rageur : "Les patrons de l'UE nous brandissent leurs chipos sous le nez". Cette "guerre des saucisses", comme l'ont surnommée les tabloïds britanniques, avait déjà empoisonné les négociations entre Londres et Bruxelles avant la sortie effective du Royaume-Uni de l'UE en janvier 2021.

Le protocole nord-irlandais en questions

Aux yeux du gouvernement britannique, ces saucisses sont surtout devenues le symbole de tout ce qui ne va pas avec le "protocole nord-irlandais". Partie intégrante du Royaume-Uni, l'Irlande du Nord va en effet devoir, malgré le Brexit, rester dans le marché commun européen. C'est un point de crispation extrême entre Londres et Bruxelles.  

Il était hors de question d'installer des postes de douane physiques entre les deux Irlandes (la République d'Irlande étant, elle, membre à part entière de l'Union européenne), cela aurait pu raviver les violences entre unionistes et indépendantistes. Tous les contrôles de conformité aux règles de l'UE des produits britanniques se font donc dans les ports nord-irlandais, et la frontière commerciale est établie en mer d'Irlande. 

En vertu de ce "protocole nord-irlandais", l'Irlande du Nord et ses deux millions d'habitants peuvent dire adieu aux saucisses fraîches, aux steaks crus et roses pour faire des tartares ou des burgers, au boudin ou au bacon... Dans les supermarchés de Belfast ou Londonderry, pour trouver de la viande anglaise il faudra aller au rayon surgelés !

C'est comme si, aux Etats-Unis, "vous disiez qu'une saucisse du Texas ne pouvait pas être vendue en Californie", dit George Eustice. Pour le gouvernement britannique, qui est déjà sous pression parce que les unionistes nord-irlandais - très attachés à leur maintien dans le Royaume-Uni - demandent avec insistance le retrait de cette frontière en mer d’Irlande, c'est politiquement inacceptable : le consommateur de Belfast doit pouvoir avoir accès aux mêmes saucisses que celui de Londres. 

Regain de violence en Irlande du Nord ?

Une partie de la population nord-irlandaise a déjà l'impression que le gouvernement britannique l'a abandonné pour préserver ses relations avec l'Union européenne. Céder sur la question des saucisses pourrait encore faire monter la tension.

C'est aussi pour cela d'ailleurs que face à la grogne des unionistes, le gouvernement britannique avait déjà repoussé de manière unilatérale la période d'adaptation pour certains contrôles, notamment pour l'agroalimentaire, ce qui avait poussé la Commission européenne à engager une procédure d'infraction contre le Royaume-Uni. Une période de grâce en quelque sorte, afin de continuer à pouvoir fournir l’île sans perturbation, mais qui n'a pas suffi. Après plusieurs soirées de violences début avril pour dénoncer les nouvelles règles commerciales, de nouveaux heurts sont d'ailleurs attendus cet été, quand en juillet des marches orangistes commémoreront la domination protestante sur la province. 

Une guerre commerciale avec l'UE ?

Ressurgit le spectre d'une guerre commerciale avec l'UE. Car pour gagner du temps et calmer les esprits, Downing Street voudrait repousser l'entrée en vigueur de ces nouvelles normes au moins à début octobre. Sachant que cette "guerre des saucisses" n'est "que la partie émergée de l'iceberg".

Bruxelles, droit dans ses bottes, explique que ce serait une violation du droit international. Et que si Londres jouait les frondeurs, l'Union européenne ne se gênerait pas pour imposer des droits de douane et des quotas aux exportations britanniques. L'UE a tout intérêt à être dissuasive : si elle cède pour les saucisses, rien n'empêcherait Londres d'utiliser ce même argument de sa proximité normative avec le marché unique pour l'appliquer à d'autres règles. 

Boris Johnson est soumis à une pression internationale de plus en plus intense pour céder. Les Européens comptent d'ailleurs beaucoup sur l’intervention du président américain lors du G7Joe Biden a déjà enjoint le Premier ministre britannique à régler au plus vite la situation en Irlande du Nord. Il a même laissé entendre que l'avenir d'un accord commercial entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis pouvait en dépendre.

Boris Johnson, le 26 mai 2021, au Parlement britannique. 
Boris Johnson, le 26 mai 2021, au Parlement britannique.  (JESSICA TAYLOR / AFP)