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Affaire Khashoggi : l'exercice d'équilibriste des Etats-Unis face à l'Arabie saoudite

Pour tourner la page Donald Trump, les Etats-Unis veulent "recalibrer" leur relation avec l'Arabie saoudite. Davantage de distance, mais pas de rupture : Washington ne veut pas aller au clash avec son allié du Golfe.

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Le président américain Joe Biden et le secrétaire d\'Etat Anthony Blinken (à sa droite) à la Maison Blenche à Washington le 1er mars 2021
Le président américain Joe Biden et le secrétaire d'Etat Anthony Blinken (à sa droite) à la Maison Blenche à Washington le 1er mars 2021 (POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Le 1er mars on attendait lune grande déclaration de Joe Biden, annoncée trois jours plus tôt par des roulements de tambour. Mais le président américain n'a pris aucune décision : il s'est contenté de demander à Ryad de dissoudre ce qu'on appelle "l'escadron du Tigre", cette unité de protection du prince héritier accusée d'avoir été en première ligne dans l'atroce assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul il y a trois ans.

Toujours aucune sanction contre MBS

Certes, les remontrances se rapprochent du personnage central de l'histoire, le sulfureux Mohammed Ben Salmane, qui avait son couvert à la Maison Blanche et affichait toute sa proximité avec Donald Trump. Mais aucune sanction directe n'est prise contre lui.

L'administration américaine veut bien rectifier le tir, mais pas aller jusqu'à la crise ouverte avec le futur roi, qui après avoir connu une ascension fulgurante et une certaine notoriété en Occident, a vu se ternir peu à peu son image de réformateur.

"Le compte n'y est pas", réagit le Washington Post, qui accuse le président defaire la même chose que Donald Trump, en délivrant "un 'bon pour meurtre gratuit' à tout despote qui présente un quelconque intérêt stratégique pour les Etats-Unis". 

Pourtant, la semaine dernière, Washington accusait officiellement le prince héritier d'avoir "validé" l'assassinat du journaliste et le monde entier notait un changement de ligne. En rendant publique une note de ses Services de renseignement, Joe Biden a en effet mis en pleine lumière ce que son prédécesseur cachait sous le tapis. Plus d'impunité pour le puissant prince héritier !

Le contrepied de la politique de Trump

Dès son arrivée au pouvoir, le président américain a multiplié les décisions défavorables à MBS et pris le contrepied de la politique de Donald Trump : il a suspendu des livraisons d’armes pour ne plus soutenir l'engagement du royaume wahhabite dans la guerre au Yemen, nommé un émissaire chargé d’une mission de paix dans le pays et a retiré les Houthis de la liste antiterroriste américaine, dernier cadeau diplomatique offert par Donald Trump juste avant de quitter le pouvoir.

Sur le dossier du nucléaire iranien, il a aussi exprimé le souhait de parvenir à un nouvel accord avec Téhéran, à l'opposé des "pressions maximales" voulues par l'administration Trump - et soutenues par Riyad. Il a enfin imposé des restrictions de visas à 76 ressortissants saoudiens... mais sans là encore toucher directement l'homme fort de Riyad.

Joe Biden accusé de laxisme 

Pendant la campagne, Joe Biden avait promis, un peu vite, de faire de l'Arabie saoudite un "État paria" s'il était élu. L'exercice du pouvoir l'a rendu plus pragmatique, ce qui lui vaut aujourd'hui beaucoup de critiques. De la part des élus démocrates qui lui demandent de sanctionner directement MBS.

De la part de la rapporteure spéciale de l'ONU, Agnès Callamard : "C'est problématique voire dangereux, dit-elle, de reconnaître la culpabilité de quelqu'un pour lui signifier ensuite que rien ne sera fait contre lui."

De la part aussi de Hatice Cengiz, la fiancée turque de Jamal Khashoggi, qui a appelé à "punir sans délai" le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.

De la part des ONG enfin qui expliquent, comme le groupe de pression Open Society Justice Initiative, que les grands discours du chef de l'Etat sur le respect des droits de l'homme ne sont "qu'une vaste blague", et que dans les faits son laxisme laisse les mains libres aux Saoudiens pour continuer à réprimer les militants des droits de l'homme et leur famille.

L'association Reporters Sans Frontières a de son côté, ce mardi 2 mars, porté plainte en Allemagne contre MBS pour "crimes contre l'humanité". 

Dans son viseur, l’emblématique affaire Khashoggi, mais aussi les 34 journalistes actuellement emprisonnés dans le royaume, le total le plus élevé au monde après la Chine (117).

Une règle non écrite sur les sanctions

Pour sa défense, la Maison Blanche invoque une règle non écrite selon laquelle les Etats-Unis ne sanctionnent pas les chefs d'Etat avec lesquels ils entretiennent des relations diplomatiques. Règle à géométrie variable qui ne s'est appliquée par exemple ni au Nord-Coréen Kim Jong-un, ni au Syrien Bachar el-Assad ni au Vénézuélien Nicolas Maduro.

En réalité, les Etats-Unis ne peuvent pas se fâcher avec les Saoudiens  : les deux pays sont liés par un partenariat stratégique depuis le président Roosevelt ! Ils ont trop d’intérêts partagés, même si Washington, grâce au gaz de schiste, est devenu beaucoup moins dépendant aujourd'hui du pétrole saoudien.

Sans l'Arabie saoudite, il n'y a pas de politique américaine au Moyen-Orient : Joe Biden a besoin de Ryad pour contenir l’Iran, pour lutter contre les groupes terroristes, pour poursuivre les négociations dans le cadre d'accords de paix avec Israël.

Les concessions du prince héritier

En face, MBS, qui s’était préparé au revirement américain, n'a d'un point de vue politique aucun intérêt à perdre le soutien de Washington : en interne, beaucoup d’ennemis l’attendent au tournant, notamment la frange conservatrice du royaume, qui reste hostile au changement et à ses projets de modernisation.

Il a donc choisi de faire quelques concessions face à ce nouveau président américain qui exige de lui plus d’ouverture et de réformes, et très vite donné des gages à la nouvelle administration : en levant dès janvier l’embargo commercial et diplomatique qu’il avait imposé au Qatar en 2017.

En acceptant aussi de libérer plusieurs prisonniers dont la militante féministe Loujain al-Hathloul, le 10 février; après quasiment trois années passées en prison.

Quoi qu'on en pense, le prince héritier sera bientôt roi. Washington ne peut pas non plus le frapper d'une interdiction de territoire américain. Il faudra faire avec. C'est la première leçon de pragmatisme de Joe Biden.

Le président américain Joe Biden et le secrétaire d\'Etat Anthony Blinken (à sa droite) à la Maison Blenche à Washington le 1er mars 2021
Le président américain Joe Biden et le secrétaire d'Etat Anthony Blinken (à sa droite) à la Maison Blenche à Washington le 1er mars 2021 (POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)