"Les œuvres qui ne font pas scandale ne servent à rien" : Frédéric Beigbeder défend ses choix littéraires dans "La bibliothèque de survie"

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Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Aujourd'hui, l’écrivain et réalisateur Frédéric Beigbeder.

Article rédigé par
Elodie Suigo - franceinfo
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L'écrivain et réalisateur Frédéric Beigbeder à Paris (France) le 4 juin 2020 (BERTRAND GUAY / AFP)

Ecrivain, critique littéraire, réalisateur et créateur du prix de Flore dont il préside le jury depuis 1994, Frédéric Beigbeder a obtenu en 2003 le prix Interallié pour son livre Windows on the World. Aujourd'hui, il publie La Bibliothèque de survie aux Editions de l'Observatoire et il montera sur la scène du Bataclan les 11 et 12 juin pour un "DJ set littéraire".

franceinfo : La bibliothèque de survie est un recueil de 50 textes, de Colette à Romain Gary, en passant par Simone de Beauvoir, Yasmina Reza, Thomas Mann. Votre analyse est souvent enflammée, positive. On ne vous connaissait pas forcément sous cet angle.

Frédéric Beigbeder : La critique littéraire doit faire ces deux choses, c'est-à-dire qu'elle doit défendre des ouvrages et aussi parfois descendre parce que sinon, on ne l'écoute plus. Pour pouvoir être entendu, il faut parfois être sévère.

Vous regrettez dans cet ouvrage l'évolution de la littérature du XXIe siècle par rapport à celle du XXe siècle. Mais en même temps, vous avez un regard très positif sur la littérature contemporaine. Ça veut dire que la littérature française n'est pas morte ?

Non, pas du tout. C'est très vivant. Et moi, comme je publie des romans, mon intérêt est qu'on lise les contemporains !

Il faut lire les auteurs vivants, il ne faut pas attendre qu'ils soient tous morts pour après dire que c'étaient des génies.

Frédéric Beigbeder

à franceinfo

Et la comparaison avec le XXe siècle est intéressante parce que nous sommes en 21. Et quand on était en 1921, c'était la révolution dans tous les domaines. J'ai l'impression qu'en 2021, c'est peut-être moins le cas. Et donc, je cherche dans ce livre "les auteurs qui choquent, qui piquent, qui mordent", comme dit Franz Kafka avec lequel je démarre ce livre. J'aime beaucoup ça parce qu'il dit aussi que le livre doit être "une hache qui brise la mer gelée en nous". Donc, on doit être choqué, les œuvres qui ne font pas scandale ne servent à rien, ou presque.

Cet ouvrage en dit long sur qui vous êtes, je l'ai vécu un peu comme une autobiographie. Vos parents n'étaient pas forcément dans l'écriture, même si votre mère était traductrice, votre papa était recruteur, un "chasseur de tête". C'est eux qui vous ont apporté cet amour des mots ?

Oui, j'ai beaucoup de chance parce qu'il y avait beaucoup de livres chez ma mère comme chez mon père. Ils ont divorcé quand j'étais très jeune. Il y avait beaucoup de bibliothèques autour de moi pour grandir et vous voyez, j'écris un livre qui s'appelle Bibliothèque. C'est une chance et je sais que pour beaucoup d'enfants ou d'adolescents, si on ne grandit pas avec les livres, peut-être qu'après, on n'a pas le réflexe de les ouvrir. C'est une grande injustice. Ma mère lisait énormément, mon père citait les écrivains et les deux sont toujours vivants et ont cet amour-là, ce respect pour la littérature.

Quand on a des parents qui admirent les écrivains, on a envie, peut-être, d'en devenir un. Qui sait ?

Frédéric Beigbeder

à franceinfo

En 1990, vous publiez à 25 ans votre premier roman : Mémoires d'un jeune homme dérangé, c'est entre Bianca Lamblin et Simone de Beauvoir. Bianca Lamblin était très proche de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir c'est-à-dire qu'il y a une vraie corrélation à chaque fois. Simone de Beauvoir, c'était une réponse aussi que vous lui apportiez à ses Mémoires d'une jeune fille rangée. J'ai le sentiment que c'est ce qui vous constitue.

C'est un roman exceptionnel, Mémoires d'une jeune fille rangée. C'est une autobiographie, un récit intime, de formation et je trouve que c'est très courageux et très beau de dire : "Voilà, je suis née dans un certain milieu, un milieu bourgeois, un milieu très classique où les femmes n'étaient pas valorisées" et tout d'un coup, elle se libère et c'est tout le sens de sa phrase "On ne naît pas femme, on le devient". On ne naît pas Beauvoir, on le devient. Dans mon cas, j'ai assez peu d'imagination, je fais des romans très intimes. Et oui, à chaque fois, j'essaie de dire : "Regardez, regardez qui je suis. Au secours ! J'existe !"

Les 11 et 12 juin prochain au Bataclan, vous allez offrir un spectacle qui s'appelle DJ set littéraire, c'est votre premier one man show.

C'est un truc un peu nouveau. Je suis toujours partisan d'essayer de défendre la littérature dans des endroits inattendus.

Il y a un de vos livres qui vous colle à la peau, c'est 99 francs. Il a 20 ans, mais n'a pas pris une ride. Vous parliez de la force de la publicité, de la surconsommation et de tout ce qui va avec. Quelle place occupe ce livre dans votre parcours ?

Ça a été un raz-de-marée. Je n'ai pas compris ce qui m'arrivait. Je suis devenu assez con à l'époque parce que c'était un succès inexplicable, en fait.

Avec vingt ans de recul, je me dis que c'est un peu triste que tout ce que je dénonçais dans '99 francs' est encore pire aujourd'hui. Et ça a servi à quoi de dire tout ça ? Strictement à rien et c'est vraiment une leçon d'humilité.

Frédéric Beigbeder

à franceinfo

Vous avez déjà subi la solitude ?

Oui, dans mon adolescence, dans mon enfance.

On a l'impression que c'est le sujet principal de vos ouvrages quand on lit entre les lignes. 

Je la ressens encore plus violemment depuis 16 mois. Je trouve que je suis d'ailleurs en ce moment en phase de chagrin parce que je pense que l'on est des animaux sociaux, on a besoin de se serrer. Mon idéal de bonheur est une mêlée de rugby, mais je crois que je suis quand même nettement plus heureux qu'il y a une vingtaine d'années.

 

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