Le monde d'Élodie, France info

Le monde d'Elodie. Le dessinateur Plantu : "Tous les soirs, les gens applaudissent les soignants. Moi je les applaudis avec mes dessins"

Depuis son appartement parisien, le dessinateur de presse rend hommage aux soignants mais aussi, en passionné d'info, aux journalistes.

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Le dessinateur de presse Jean Plantu, le 6 novembre 2019, au Forum mondial pour la démocratie, au Conseil de l\'Europe à Strabourg. 
Le dessinateur de presse Jean Plantu, le 6 novembre 2019, au Forum mondial pour la démocratie, au Conseil de l'Europe à Strabourg.  (FREDERICK FLORIN / AFP)

Elodie Suigo : Où vivez-vous votre confinement ?

Plantu : Chez moi, dans le 10e arrondissement à Paris, dans un petit appartement sur cour et de temps en temps, on entend les bruits calmes de la ville.

L’envie de dessins est-elle forte ?

 Je pense en dessins, je vis en dessins, je mange en dessins, je rêve en dessins, d’ailleurs des fois, la nuit, je me fais des textos, parce que quand je me réveille le matin, je ne me souviens plus de ce que j’avais comme idée et donc je m’envoie des textos que je "découvre" le matin -"Ha oui, il y avait ça !" -et donc je prends plein de notes et évidemment, avec une époque comme celle-là, où je suis déjà drogué d’info. D’ailleurs, merci pour le travail que font les journalistes de Radio France, de franceinfo, parce qu’on a besoin des médecins, des soignants, mais on a aussi besoin que les journalistes puissent raconter ce qui se passe un peu partout. Et du coup, les idées me viennent très facilement.

Vit-on un moment historique selon vous ?

 C’est sûr, il y a avant et après, mais je serais bien incapable de vous dire à quoi ressemblera l’après. Je pense surtout aux gens fragilisés, qui l’étaient déjà, et je crains le mois de septembre, le mois d’octobre, où là, finalement, on pansera les plaies et je pense que ces gens-là, il faudra s’en occuper d’abord, quand il n’y aura plus de malades.

Vous rendez beaucoup hommage aux soignants dans vos derniers dessins… 

Chacun l’exprime comme il l’entend. Je trouve ça très bien que les gens applaudissent tous les soirs à 20 heures à leur fenêtre. Moi je sais dessiner, donc j’applaudis à ma manière. Et on les aime et à la fois, l’émotion du dessin peut nous faire basculer. J’ai fait une petite vidéo aussi avec mes mains, où je dessine un hommage aux soignants, je l’ai mis sur mon Facebook et ça me permet à la fois de faire du ludique –parce que mes mains, elles dessinent, elles travaillent- et puis tout à la fois tout en dessinant des soignants, j’ai mon gel hydro-alcoolique et donc à chaque que fais un dessin, je me lave les mains. Vous savez, une main, c’est tellement important : c’est une main tendue, une main dessine, une main qui soigne, une main qui apaise, une main sur le front, c’est une main qui ferme les yeux de certains et c’est une main aussi qui, plus tard, serrera une autre main, au moment où on aura le droit. 

Beaucoup ont mis du temps à comprendre la gravité de la situation, à quel moment en avez-vous pris conscience ?

 Très sincèrement, depuis dix jours, mais pas avant. Moi je suis incompétent -j’ai fait deux ans de médecine !- donc je suis incompétent sur beaucoup de choses et quand on nous disait "Vous savez, il y a eu 8.000 morts l’année dernière, donc"… - ça me fait penser à Michel Serres, qui disait "La politique c’est bien, mais beaucoup sont des anciens de l’Ecole normale, ils ont fait des sciences humaines, mais ils n’ont pas écouté les scientifiques". C’est peut-être le moment où il faudrait écouter les scientifiques. Mais après, chacun retourne à ses petites affaires et je crains justement, en septembre ou en octobre, au moment où on devra s’intéresser aux plus démunis, qu’on reprenne nos petites affaires comme avant et je pense que plus rien n’est comme avant.

Vous avez détourné la devise "liberté, égalité, fraternité" en "liberté, égalité, confinés"… Est-ce qu’on est vraiment au même endroit au même moment ?

Certainement pas, mais à la fois, c’est une époque incroyable pour la planète où les habitants de cette planète, on dirait qu’ils ont envie de s’écouter les uns les autres. Et puis nous, avec l’association de dessinateurs que j’ai créée, la "Cartooning for peace" avec Kofi Annan, on a créé "Cartooning for solidarity" et on rassemble des milliers de dessins qui, en plus, sont très drôles. Il y a un Allemand, c’est un dessin d’un petit jeune, il drague une petite jeune fille, il l’emmène avec sa bicyclette à côté de chez lui et il lui dit : "Tu viens voir ma collection de papier Q ?" et la fille, on dirait qu’elle hésite, elle va peut-être y aller ! (Rires) On ne sait pas pourquoi tout le monde entasse du papier toilette… mais c’est une manière de drague qui en vaut bien d’autres !

Un message d’espoir à faire passer aux auditeurs de franceinfo ?

Ecoutez la radio, prenez des notes, comparez et puis rendons hommage quand même à tous ceux qui se déplacent, ceux qui ont le droit, je pense aux journalistes, aux soignants. Et ce qu’il faut, c’est d’essayer d’être assez humbles, dans une époque qui n’est pas très humble. Je pense qu’on va reconstruire un monde qui sera différent parce qu’il sera meilleur mais c’est vous qui avez la solution, ce n’est pas moi !

Le dessinateur de presse Jean Plantu, le 6 novembre 2019, au Forum mondial pour la démocratie, au Conseil de l\'Europe à Strabourg. 
Le dessinateur de presse Jean Plantu, le 6 novembre 2019, au Forum mondial pour la démocratie, au Conseil de l'Europe à Strabourg.  (FREDERICK FLORIN / AFP)