Le mannequin Cindy Bruna se livre dans une autobiographie : "J'ai vu ma maman tellement souffrir qu'aujourd'hui, ce livre est pour elle"

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Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Aujourd’hui, la mannequin et marraine de l’association "Solidarité femmes", Cindy Bruna. Elle publie un livre autobiographique "Le jour où j'ai arrêté d'avoir peur" aux éditions HarperCollins.

Article rédigé par
Elodie Suigo - franceinfo
Radio France
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Temps de lecture : 6 min.
Cindy Bruna habillée en Giambattista Valli lors de l'avant-première "Armageddon Time", à Cannes. (CHRISTOPHE SIMON / AFP)

Cindy Bruna est mannequin. Elle a défilé pour les plus grands comme Jean-Paul Gaultier, Balmain, Chanel ou encore Calvin Klein et son image est connue et reconnue dans le monde entier. Depuis quelques années, elle s'est engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Elle est notamment la marraine de l'association Solidarité femmes. Elle vient de publier un livre autobiographique : Le jour où j'ai arrêté d'avoir peur aux éditions HarperCollins.

franceinfo : Le jour où j'ai arrêté d'avoir peur est un témoignage poignant qui raconte le beau-père que vous avez eu pendant quelques années, que votre maman avait choisi, pensant qu'elle allait réussir à vous offrir le meilleur avec cet homme. Malheureusement, il était alcoolique et violent. Est-ce que l'écriture permet justement de transmettre un témoin et de donner envie aux autres de parler, de se rendre compte que ça peut arriver à n'importe qui ?

Cindy Bruna : Complètement. C'était d'ailleurs ma volonté. J'ai l'impression qu'avec toutes les femmes que j'ai pu rencontrer, on m'a donné un peu ce flambeau et que maintenant, c'est un peu mon tour de le transmettre. Écrire ce livre a, finalement, été très thérapeutique.

Vous démarrez avec des mots qui sont très forts. Vous dites : "Face contre terre, le lâche se débat, c'est la première fois qu'il baisse les yeux. Serrées toutes les trois devant le portail", vous parler de votre mère, de votre sœur et de vous. "On jubile en silence, j'aimerais lui cracher mon mépris au visage pour toutes ces fois où j'ai hurlé en silence". Ce jour-là, il est arrêté par la police parce qu'effectivement il sort de chez vous, donc il n'est plus chez lui, et ça leur permet de l'arrêter. Là, vous comprenez une chose, c'est que non, il n'est pas invincible.

Il n'est pas invincible. C'est exactement ce sentiment-là que j'ai eu. C'était une victoire.

Cet ouvrage permet de mieux comprendre les rouages et comment on peut rentrer dans ce système vicieux.

Complètement. Parce que même quand on le vit finalement, on ne s'en rend pas compte directement. Il y a aussi cette notion d'être victime ou pas. On met du temps à pouvoir le dire. 

C'est ce qui arrive souvent, on ne sent pas victime alors qu'on peut l'être. C'est important de comprendre le mécanisme des violences faites aux femmes puisqu'il y a beaucoup de manipulation, de narcissisme. Petit à petit, on rentre dans un piège.

Cindy Bruna

à franceinfo

A un moment donné, cela bascule et vous commencez à lui tenir tête.

Oui. Un peu plus tard, je lui ai tenu tête.

Vous lui dites d'ailleurs : "Ferme ta gueule!"

Exactement. C'est cette prise de parole, qui rejoint, finalement, celle d'aujourd'hui. C'est celle qui m'a libérée de la peur. C’est le moment où, je me retrouve seule avec ma mère parce que ma sœur déménage à ses 18 ans, et je suis celle qui doit la protéger. Je suis celle qui doit veiller à ce que tout se passe bien et il y a à ce jour où ça pète, mais c'est parce que c'est trop pour moi. Même moi, je suis choquée, finalement. Rien de plus ne se passe, mais ce jour-là, je me dis : en fait, on peut y aller, on peut lui cracher ce qu'il nous a craché, aussi. Pour moi, c'est fini, je ne suis plus sa victime.

Que gardez-vous de votre enfance ? Il y a la séparation de vos parents, puis cette rencontre toxique et votre maman qui cumule deux boulots pour vous donner à manger.

Je garde tout ! Le bon comme le mauvais finalement, parce que ça fait partie de moi. Mais ce qui est sûr, c'est que j'ai vu ma maman tellement souffrir qu'aujourd'hui, ce livre est pour elle. Je lui dois.

Les dernières pages, c'est libérer la parole et tendre la main. Parlez-nous de votre combat contre les violences faites aux femmes.

J'ai rejoint l'association Solidarité femmes en 2017. Forcément, mon histoire m'a portée, mais je n'en ai pas tout de suite parlé. Je pense que je n'étais pas prête. Le travail qu'ils font est juste extraordinaire. Il sauve des vies. 73 associations dans toute la France, le numéro d'écoute, le 3919.

S'il y a bien un message qu'il faut passer aujourd'hui, c'est que pour toutes les femmes victimes de violences, il faut aller chercher de l'aide. Vous n'êtes pas coupables. Vous êtes fortes. Il faut en parler. Appeler le 3919

Cindy Bruna

à franceinfo

Au-delà de ça, votre vie est un peu un conte de fée. Vous êtes repérée complètement par hasard, ce qui vous propulse sur les plus beaux podiums de la mode dans le monde. Comment avez-vous été repérée ?

J'ai été repérée sur la plage en jouant au volley-ball. Après, je suis arrivée à Paris pendant mes vacances scolaires et tout est allé très vite. Au début, je n'aimais pas forcement ce boulot, je ne savais même pas que c'était un vrai métier. Je me suis dit pourquoi pas, on va essayer. Et au fur et à mesure, je me suis prise de passion et me suis dit : ok, c'est bon, c'est ce que je veux faire. Et en plus de ça, j'ai commencé à avoir de grands rêves et à me dire : je veux ça, j'aimerais ça !

Vous avez, aussi, changé l'image de la communauté noire. Je précise parce que vous êtes la première mannequin noire qui a eu l'exclu avec Calvin Klein, en 2012. Ça fait plaisir de faire bouger les lignes, de faire bouger, enfin, les codes ?

Oui, mais avant moi, il y en a eu d'autres ! Et j’espère qu’après moi, il y en aura d'autres ! L'Industrie de la mode va beaucoup mieux. En tout cas, elle est beaucoup plus dans l'inclusion. Et c'est vrai que pour moi, quand j'ai eu cette exclusivité Calvin Klein, j'étais très heureuse et honorée d’être la première femme noire, mais en même temps, je trouvais ça tellement fou. Il y avait un peu cette double balance : mais ce n'est pas normal, je ne devrais pas être la première.

Est-ce que vous avez douté par moments ?

Évidemment, bien sûr. Est-ce que ce que je fais, c'est bien ? Est-ce que je dois continuer ? Est-ce que je dois reprendre mes études ou pas ? Puis ce sont des peurs aussi.

C'est marrant parce qu'il y a des moments très durs dans cet ouvrage et on a le sentiment que c'est ce qui vous a permis de vous construire davantage.

Je n'ai pas fait tout le travail derrière pour exactement tout comprendre et je n'ai pas les réponses à toutes les questions finalement, mais oui, mon parcours fait de moi, qui je suis aujourd'hui.

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