Pédocriminalité dans l'Église : des réponses très contrastées en Irlande, en Pologne et au Canada

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Dans le club des correspondants, franceinfo passe les frontières pour voir ce qui se passe ailleurs dans le monde. Aujourd'hui, direction l'Irlande, la Pologne et le Canada, trois pays qui ne traitent pas du tout de la même manière le fléau de la pédocriminalité dans l'Église.

Article rédigé par
Emeline Vin, Damien Simonart, Pascale Guéricolas - franceinfo
Radio France
Publié
Temps de lecture : 4 min.
Photo d'illustration. (VANESSA MEYER / MAXPPP)

C'est une onde de choc pour toute l'Église catholique française. Une commission indépendante qui a enquêté sur les violences sexuelles au sein de l'Eglise en France a estimé mardi 5 octobre à 216 000 le nombre de mineurs victimes de prêtres, diacres et religieux depuis 1950. Un constat "accablant" accueilli avec "honte" et "effroi" par la Conférence des évêques. 

En Irlande, non pas une, mais plusieurs commissions d'enquête

Les rapports se sont succédé en Irlande depuis plusieurs années, signe de l’omniprésence de l’Église dans la société irlandaise. Il y a eu le rapport Ryan en 2009, un modèle du genre, sur la pédocriminalité dans l’Église et les mauvais traitements dans les écoles et pensionnats tenus par des religieux ; le rapport McAleese, en 2013, sur les blanchisseries Madeleine, des asiles où prostituées, orphelins et sans-abri devaient travailler sans rémunération... Le plus récent date de janvier 2021. Il s'agit du rapport Murphy, sur les maisons pour mères célibataires et les maltraitances physiques et psychologiques subies par les femmes. Cette influence, l’Église n’aurait pas pu l’atteindre sans le soutien de l’État irlandais, qui la finançait et fermait les yeux sur ses agissements, par exemple sur les conditions dans les pensionnats ou sur les adoptions forcées d’enfants nés hors mariage. Même si l’Irlande d’aujourd’hui s'est modernisée, l’immense majorité des écoles et certains hôpitaux sont encore gérés par des ordres religieux.

Malgré cette succession d'enquêtes, les victimes ne se sentent toujours pas entendues. Elles estiment que leurs témoignages sont édulcorés par les commissions d’enquête et que les institutions ont surtout envie de passer à autre chose. Quant aux indemnités, la définition de victime est souvent ultra-restrictive. Toutes affaires cumulées, l’Église irlandaise s’est engagée à verser plus de deux milliards d’euros, mais elle n’a toujours pas terminé le premier tour de compensation, douze ans après le rapport Ryan. En réalité, elle a plus dépensé en frais judiciaires, qu’en indemnisations.

En Pologne, le tabou recule lentement

Dans la très catholique Pologne, le sujet de la pédocriminalité au sein de l’Église était encore tabou il y a peu mais cela a changé au cours des dernières années. Le clergé polonais n'a pas vraiment eu le choix d'affronter ses démons, sous la pression médiatique et populaire. Plusieurs films sortis coup sur coup pour montrer un autre visage de l’Église ont bouleversé l’opinion publique. Le film de fiction Kler mettant en scène des prêtres mafieux, alcooliques et pédophiles et le film Surtout ne le dis à personne des frères Sekielski. Ce documentaire donne la parole aux victimes de prêtres pédophiles, il les confronte en caméra cachée à leurs agresseurs et dénonce la passivité de la hiérarchie au sein du clergé pour punir ses prêtres. Certains ont été couverts pendant des années par les évêques et ont continué impunément à exercer leur métier et commettre leurs actes. 

D’après une première enquête de l’Église révélée il y a trois ans, près de 400 prêtres et religieux polonais ont commis des actes de pédophilie depuis 1990. Un résultat qui a mis en colère une grande partie de la société pour qui ce chiffre est largement sous-estimé. Même le coordinateur de la protection de l’enfance et des jeunes auprès de l’épiscopat polonais a reconnu que ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Mais cette enquête a au moins eu le mérite de délier les langues. Au mois de juin 2021, l’Église a reconnu avoir reçu depuis la publication de ce premier rapport plusieurs centaines de nouvelles plaintes. Par ailleurs, depuis 2020, le Vatican a sanctionné une demi-douzaine d’évêques, archevêques et cardinaux polonais pour avoir couvert des actes de pédophilie.

Au Canada, aucune commission d'enquête nationale

Dès les années 80 et 90, des victimes d’abus sexuels au Canada se sont regroupées pour réclamer des comptes à certaines congrégations religieuses. Pourtant, il n’existe toujours pas de commission d’enquête nationale sur la question. Rien qu’au Québec, le quotidien Le Devoir a estimé à environ 10 000 le nombre de mineurs qui auraient été abusés sexuellement par près de 800 prêtres entre 1940 et 2020. Un nombre qui peut sembler important pour une population d’un peu plus de 8 millions d’habitants, sans doute parce que l’Église a longtemps pris en charge l’éducation et le soin des plus démunis en l’absence de programmes sociaux publics.

Depuis les années 2000, plusieurs congrégations religieuses ont été condamnées par la justice à payer des indemnisations aux victimes d’abus sexuels. Ce qui ne veut pas dire forcément que ces personnes ont reçu un dédommagement. Certaines communautés religieuses ont brusquement décidé de changer de nom et de placer leurs avoirs dans de nouvelles fondations. Parfois, la définition même de réparations ne semble pas assez claire. Par exemple, l’Église catholique devait verser des dizaines de millions d’euros aux survivants des pensionnats autochtones qui ont été scolarisés de force dans ces écoles tout au long du 20è siècle. En réalité, seule une partie des sommes a bel et bien été versée aux personnes directement concernées. D’autres ont plutôt financé les activités religieuses dans ces communautés. Voilà pourquoi plusieurs regroupements de victimes réclament un traitement neutre de leurs demandes, qui pourrait passer par l’État. 

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