Menaces, injures, sabotages... les forestiers dénoncent des agressions à répétition

écouter (5min)

Sur fond de tensions concernant la gestion des forêts, les gardes et agents forestiers et les coopéartives forestières dénoncent les agressions dont ils sont victimes quasiment quotidiennement.

Article rédigé par
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Philippe Belchi, responsable d’une unité territoriale de l'Office National des Forêts (ONF), dans le forêt de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), le 19 mai 2022. (VALENTIN DUNATE / RADIO FRANCE)

"Nous avons des ouvriers qui se sont fait cracher à la figure." Philippe Belchi est responsable d'une unité territoriale de l'Office national des forêts (ONF), entre le Val-d'Oise et les Yvelines. Récemment, l'Office a réalisé une enquête avec un résultat très parlant : en Île-de-France, près de neuf agents sur dix déclarent avoir déjà été témoins ou victimes d'une altercation dans l'exercice de leurs fonctions. "Ce sont des tags en forêt : 'ONF assassin, ONF voleur', décrit Philippe Belchi. Il y a beaucoup de remarques désobligeantes et agressives sur les coupes. Après, il y a ceux qui vont casser des essuie-glaces, des rétroviseurs, des pare-brise de nos véhicules. C'est plus que des gestes d'incivilité, ce sont vraiment des agressions." 

Ce constat, c'est aussi celui que font les coopératives forestières. L'une d'elle a décidé de réagir après un incendie dans le Morvan. Le 17 mars dernier, un incendie criminel a détruit un gros engin forestier sur la commune de Brassy, dans la Nièvre. Ce gros tas de ferraille calciné n'a pas bougé depuis deux mois. "Cet engin forestier, c'est un porteur qui sert à débarder, à sortir le bois d'une coupe d'une parcelle, constate Xavier Finous, chef de chantier pour la Coopérative forestière Bourgogne Limousin (CFBL). Il y a une vraie incompréhension, un sentiment d'injustice. On consacre notre vie professionnelle à être forestier et c'est un métier passion. Il est noble. Avoir à être confronté à ce type d'exaction, c'est extrêmement poignant."

Xavier Finous, chef de chantier, et Lionel Say, directeur général de la coopérative forestière CFBL, devant l'engin forestier incendié à Brassy (Nièvre), le 19 mai 2022. (VALENTIN DUNATE / RADIO FRANCE)

Aux côtés de Xavier, le patron de la coopérative explique que quelques jours avant cet incendie, sur un autre site, ses ouvriers ont découvert une poupée pendue. Partout où ses équipes travaillent – en Bourgogne, en Auvergne et dans le Limousin – il arrive régulièrement qu'elles soient la cible d'injures ou, beaucoup plus rarement, d'agressions physiques. "On est vraiment dans une zone de non-droit", affirme Lionel Say, directeur général de la CFBL.

"Nos forestiers ont le même sentiment que les camions de pompiers qui se font caillasser quand ils vont en banlieue. Le feu, l'attentat, la menace ne sont pas acceptables, ni supportables."

Lionel Say, directeur général de la coopérative forestière CFBL

à franceinfo


"Entre 2021 et 2022, quatre engins de chantier ont subi des détériorations irréparables : câbles de frein coupés, pots d’échappements remplis de terre, moteurs noyés", affirme dans un communiqué l'ONF. Qui en veut aux forestiers ? Concernant l'incendie criminel dans le Morvan, la piste de militants écologistes est loin d'être privilégiée selon les informations de franceinfo. En revanche, ce qui est certain c'est que ces agressions s'inscrivent dans un contexte de forte opposition.

Face à leurs nombreux détracteurs, les coopératives privées mettent en avant la protection de la nature et des oiseaux. "Le forestier travaille avec la nature et fait en sorte d'avoir une belle nature, assure Lionel Say. Et si j'ai un message à faire passer, c'est celui-là."

La technique critiquée des coupes rases

Mais des élus, des scientifiques, des associations critiquent notamment les coupes rases, une pratique qui porte atteinte à la biodiversité, avec des conséquences déjà perceptibles à l'œil nu. "Le Morvan, c'était 60% à 70% de feuillus, aujourd'hui c'est l'inverse, les résineux couvrent les paysages et ça n'est pas anodin", affirme Sylvain Angerand. Ingénieur forestier de formation, il est le coordinateur des campagnes de l'association Canopée forêt vivante. "La coupe rase, c'est un peu comme le chirurgien qui, en dernier recours, doit couper le bras pour une gangrène, poursuit-il. La coupe rase c'est la déstabilisation la plus forte du peuplement forestier et ce qu'on reproche aux coopératives forestières, c'est d'utiliser un peu trop souvent l'artillerie lourde : la coupe rase suivi de la plantation. Elles vont ensuite aller vendre des travaux ; ce sont elles qui vendent les plans, ce sont elles qui vendent le bois. Et donc les coopératives ont un intérêt économique à conseiller les propriétaires à couper et à replanter avec des résineux."

Sylvain Angerand, ingénieur forestier de formation, coordinateur des campagnes de l'association Canopée forêt vivante, dans les locaux de l’association à Angers, le 19 mai 2022.
 (VALENTIN DUNATE / RADIO FRANCE)

De son côté, l'organisation qui regroupe toutes les coopératives privées, l'Union de la coopération forestière française (UCFF), dénonce ces propos qui sont "le fruit d'une méconnaissance de la gestion forestière française et qui encourage de surcroît une haine injustifiée envers les forestiers." Deux visions de la forêt s'affrontent et celui qui va trancher, c'est l'État. Les associations attendent beaucoup du nouveau gouvernement pour qui le climat "doit être au cœur de toutes les politiques."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.