"La Bretagne, une zone de non-droit ?" : les journalistes face aux lobbys de l'agro-alimentaire

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Les journalistes peuvent-ils encore enquêter sur l’agriculture en Bretagne ? Le choix franceinfo se rend dans la région, où la tension sur le sujet de l’agro-alimentaire semble être plus forte que jamais.

Article rédigé par
Margaux Stive - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Morgan Large et Inès Léraud, en avril 2021 (MARGAUX STIVE / FRANCEINFO)

Une information judiciaire a été ouverte ce jeudi 22 avril par le parquet de Saint-Brieuc après le sabotage de la voiture d’une journaliste locale, Morgan Large fin mars. Ce n’est pas la première fois qu'elle est victime de tentatives d’intimidations et de pressions depuis qu’elle travaille sur les sujets agro-alimentaires en Bretagne. D’autres journalistes en ont aussi fait les frais.

Une tension ravivée après la diffusion d'un documentaire

Morgan Large était déjà habituée aux menaces et aux critiques, puisqu'au fil des années, elle a connu les insultes puis la suppression de subventions après la diffusion de certains de ses sujets.

Mais depuis quelques mois, la tension est montée d’un cran. Notamment depuis son témoignage dans le reportage Bretagne une terre sacrifiée, diffusé sur France 5 en novembre dernier. Morgan Large y dénonçait les ravages de l’agriculture intensive sur le paysage de sa région. Quelques jours plus tard son chien est empoisonné et la radio locale où elle travaille, RKB, est vandalisée.

"Et plus récemment, alors que je pensais que ça se tassait un peu, parce que j'avais moins d'appels la nuit, je me suis rendue compte par hasard qu'on était venu déboulonner ma roue de voiture", témoigne la journaliste.

C'est insupportable de se lever et de faire le tour de sa voiture. Si j'entends du bruit la nuit, je vais me lever le matin et je ne saurai même pas quoi regarder. C'est ça qui rend fou.

Morgan Large

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Aujourd’hui Morgan Large a encore du mal à s’en remettre. Alors depuis plusieurs semaines la journaliste a arrêté d’enquêter. "Ça pose question sur la légitimité et le droit à exercer son métier de manière normale. Est-ce que la Bretagne, au regard de l'hégémonie du secteur agro-alimentaire, est une zone de non-droit dans laquelle les journalistes ne sont pas les bienvenus ?", s'interroge-t-elle.

Morgan Large, en avril 2021 (MARGAUX STIVE / FRANCEINFO)

Inès Léraud, une autre journaliste, a fait les frais de la pression décrite par Morgan Large. Installée en Bretagne pour enquêter sur la pollution agricole, elle a subi des menaces, des insultes et même plusieurs plaintes en diffamation, à tel point qu’elle a fini par quitter la région. Cela fait suite "à toutes les insultes que je recevais, et la décrédibilisation de mon travail sur les réseaux sociaux souvent par les groupes agro-alimentaires", explique Inès Léraud. Elle évoque aussi "les suspicions de surveillance sur mon téléphone et mon ordinateur. Et j'ai fini par avoir des craintes, parce que tout le monde me disait 'fais gaffe, il peut t'arriver quelque chose'".

J'ai fini par quitter mon terrain d'enquête à cause d'un climat trop pesant.

Inès Léraud

franceinfo

Une tension de plus en plus forte de la part des groupes de l’agro-alimentaire, qui ne supportent pas que l’on écorche le "roman agricole" breton, c’est ce que dit Morgan Large notamment.

L'agriculture, un enjeu de poids en Bretagne

On retrouve cette tension au niveau politique, puisque dans les instances de décision, la critique du modèle agricole n’est pas toujours vue d’un bon œil. L’agriculture représente un tiers des emplois dans la région et l’immense majorité des agriculteurs travaillent pour de grandes coopératives agricoles.

Après l’histoire des boulons, Thierry Troël, le maire de Glomel (Côtes-d'Armor), la commune où vit Morgan Large, a publié un communiqué de soutien à la journaliste. Mais la démarche n’a pas plu à tout le monde. "Il y a une volonté de dire que cette polémique-là ne doit pas nuire à l'image du territoire. Ce sont des choses qui m'ont été dites, rapporte l'élu breton. Ce sont tous les niveaux de responsabilité qui, à un moment donné, relaient cette idée que l'image doit prévaloir." Ce discours n’est pas nouveau d'après Thierry Troël mais il est de plus en plus présent.

"Ce comportement n'est pas digne d'une journaliste"

Georges Galardon est maire de Sainte-Tréphine, une petite commune du centre Bretagne dans les Côtes-d'Armor. Mais il a été pendant six ans le président de Triskalia, la plus grosse coopérative agricole de la région. D'après lui le problème ne vient pas des agriculteurs, mais de l’acharnement de certains journalistes, dont Morgan Large. "Les journalistes sont là pour divulguer de la vraie information, et non pas pour cracher du venin. C'est la énième fois qu'elle menace les responsables de coopératives, les élus. Ce comportement n'est pas digne d'une journaliste", estime-t-il. Il s'interroge sur les intentions de Morgan Large : "Est-ce qu'elle veut se faire un nom au travers de ça ? Parce qu'ici Mme Large personne ne la connaît. Donc aujourd'hui elle veut peut-être se mettre en avant en tapant sur le dos des autres. C'est du harcèlement."

La FRSEA, le principal syndicat d’exploitants agricoles en Bretagne dément toute implication dans ce qui est arrivé à Morgan Large. Après la diffusion du documentaire de France 5, le syndicat avait publié une série de messages très critiques sur Twitter, accompagné d’une photo de Morgan Large. Ces tweets ont depuis été supprimés.

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