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"C'est du ball-trap sur cible vivante" : quand la chasse en enclos choque, même parmi les chasseurs

Les battues à l’intérieur de terrains privés grillagés sont de plus en plus décriées. Elles se concluent parfois par la mort de dizaines, voire de centaines de sangliers et cervidés.

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Un sanglier sur un terrain en Sologne (illustration).
Un sanglier sur un terrain en Sologne (illustration). (ANTOINE LORGNIER / ONLY FRANCE VIA AFP)

C'est une forme de chasse dénoncée par de nombreux chasseurs : les battues à l’intérieur d'enclos grillagés sont pointées du doigt. "Carnage cynégétique" pour les uns, respect du droit de propriété pour les autres… En Sologne, terre privilégiée de ce type de chasse, la question divise.

Raymond Louis porte ce combat contre la chasse en enclos. Cela fait 23 ans que ce chasseur a créé l’association les amis des chemins de Sologne. Il ne supporte plus la multiplication des clôtures qui dénaturent le paysage forestier, selon lui, comme ici, près de La Motte-Beuvron : "Vous voyez, là c'est une clôture de chasse qui fait environ 2,30 mètres de hauteur. On dirait plutôt un camp militaire qu'une propriété de chasse. Il y a un grillage qui monte donc jusqu'à deux mètres, avec quatre fils barbelés, ce n'est quand même pas beau à voir."

Vous voyez, là, c'est la laie meneuse. Il y a toute la tribu derrière. Tout ça derrière la clôture, on se croirait devant un zoo.

Raymond Louis

à franceinfo

Il y a plus de 3 000 kilomètres de ces grillages en Sologne. Les membres de l’association y retrouvent régulièrement des biches ou chevreuils morts coincés. Les sangliers non plus ne peuvent pas passer : "C'est donc dans ces miradors qu'il y a le chasseur, c'est vraiment de l'abattage qu'ils font. C'est du ball-trap sur cible vivante."

Attention : cette image est susceptible de heurter votre sensibilité.

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Gibier mort coincé dans des clôtures. (LES AMIS DES CHEMINS DE LA SOLOGNE)

Dans ces propriétés fermées, le gros gibier est quelques fois importé, le plus souvent nourri. Lors des chasses, des rabatteurs dirigent sangliers et cervidés vers les miradors, d'où ils sont abattus, parfois trop massivement aux yeux d’Hubert-Louis Vuitton, président de la fédération départementale des chasseurs du Loir-et-Cher. Il a lui-même participé à ce genre de chasse : "D'un côté, c'est vrai que c'est agréable, on voit beaucoup de gibier. Mais comme il y a beaucoup de gibier, ça tire beaucoup. Quand vous entendez pendant un quart d'heure la pétarade, franchement, même en tant que chasseur, je préfère descendre de mon mirador et rentrer chez moi."

Ce qui me choque, c'est d'avoir ces quantités de gibier, étalés à droite à gauche, dans le sang. Je m'excuse, mais non, ce n'est pas beau, ce n'est pas la chasse.

Hubert-Louis Vuitton

à franceinfo

Selon l'association des amis des chemins de Sologne, près de 300 sangliers et cervidés ont été abattus en trois heures il y a quelques semaines dans un domaine du Loiret.

Des chasseurs fortunés, aux nombreux privilèges

Ces pratiques de chasse sont légales. On peut chasser dans ce qu’on appelle un "enclos cynégétique", une propriété grillagée avec habitation et on y bénéficie même de "privilèges", comme c'est officiellement indiqué. "Vous pouvez par exemple mettre des céréales pour nourrir les populations de grand gibier. Par ailleurs, les chasseurs ne sont pas soumis aux plans de chasse, ça veut dire que vous pouvez chasser le nombre d'animaux que vous le souhaitez, explique Jean-Noël Rieffel, qui dirige l'Office français de la biodiversité Centre-Val-de-Loire. Enfin, vous n'êtes pas soumis à la période de chasse. Vous pouvez chasser toute l'année."

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Tableau d'une chasse dans le Loiret fin 2019. (LES AMIS DES CHEMINS DE LA SOLOGNE)

Seule contrainte, ne pas avoir plus d’un ongulé par hectare, mais les moyens de contrôler sont limités. Le député La République en marche (LREM) du Cher François Cormier-Bouligeon a donc rédigé une proposition de loi pour interdire ces chasses en enclos, selon lui essentiellement le fait de quelques riches familles : "Des grandes fortunes françaises sont venues acheter des grandes propriétés en Sologne pour pouvoir y organiser des weekends, entre 'happy few', non pas de chasse, mais de carnages cynégétiques. Or moi, je suis naturellement favorable à la chasse, à condition que ce soit la chasse d'animaux sauvages, qui ont la possibilité de s'enfuir."

Ces "grandes fortunes", visées par ce député, sont souvent de grands patrons, passionnés de chasse : les dirigeants des groupes Bic, de Petit Forestier, le coiffeur Franck Provost… S'ils grillagent leurs forêts, c’est surtout pour éviter les intrusions humaines, expliquent certains. Pour Olivier Dassault, héritier et député, la clôture est avant tout une garantie de gibier : "C'est important aussi lorsque l'on a des invités importants, de pouvoir leur faire passer une bonne journée."

On n'aime pas inviter des amis et qu'ils n'aient pas la possibilité de lâcher au moins une ou deux balles dans la journée.

Olivier Dassault

à franceinfo

Olivier Dassault dit organiser des chasses où 30 à 50 ongulés sont abattus. Son voisin, Benjamin Tranchant, président du groupe de casinos, ne voit pas en quoi tuer beaucoup de sangliers, considérés comme nuisibles, serait un problème.

Olivier Dassault, en février 2021.
Olivier Dassault, en février 2021. (JEROME JADOT / RADIO FRANCE)

Si ces patrons sont critiqués, c’est surtout parce qu’ils font des envieux, estime le chef d’entreprise : "C'est devenu en fait une lutte des classes. Il y a une question de jalousie. Ces gros tableaux de chasse [tous ces animaux tués], ça les rend dingues. Et puis ça arrange bien tout le personnel, qui éventuellement serait licencié si demain on devait abaisser nos clôtures ou les enlever. C'est nous qui faisons vivre la Sologne. Si on n'était pas là, qu’est-ce qu’elle deviendrait leur Sologne ?"

Au-delà des crispations liées à la chasse et son éthique, ces clôtures posent aussi une question écologique. Pour l’Office français de la biodiversité, ces grillages freinent la circulation des grands animaux, limitent la diversité génétique, accroissent les risques d’épizootie et favorisent piétinement et appauvrissement des sols.

Un sanglier sur un terrain en Sologne (illustration).
Un sanglier sur un terrain en Sologne (illustration). (ANTOINE LORGNIER / ONLY FRANCE VIA AFP)