"Aucun paléontologue n'a été consulté" : l'interdiction du ramassage des fossiles sur les plages normandes inquiète les scientifiques

Un projet de création d'une réserve naturelle dans le Calvados prévoit l'interdiction du ramassage de fossiles sur les falaises, mais aussi sur les plages. Ce qui priverait les paléontologues des collectes réalisées tout au long de l'année.
Article rédigé par Boris Hallier
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min
Laurent Picot, paléontologue, directeur scientifique du Paléospace, sur la plage de Villers-sur-Mer, au pied des falaises des Vaches Noires. (BORIS HALLIER / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

Pourra-t-on encore ramasser des fossiles au pied des falaises normandes ? C'est la question que se posent en ce moment, avec inquiétude, les paléontologues, ces spécialistes des temps les plus anciens de notre planète. La préfecture du Calvados prévoit en effet de créer, dans les prochains mois, une réserve naturelle sur les falaises jurassiques du département. Et dans ce cadre, le ramassage des fossiles serait interdit, sauf dérogation exceptionnelle. Premiers concernés : les paléontologues amateurs. Mais au-delà, c'est toute la discipline qui est concernée.

Et pour les scientifiques, c'est inconcevable. Car pour eux, ces falaises ont une valeur historique, préhistorique, même, inestimable. Il suffit de se promener sur la plage de Villers-sur-Mer, près de Deauville, pour s'en rendre compte. Nous sommes au pied des Vaches Noires, des falaises attaquées par le vent et la mer, avec Laurent Picot, paléontologue. Il suffit de se pencher pour distinguer "des coquilles de fossiles. Par exemple, il y en a une ici."

Laurent Picot connaît bien ce site, arpenté depuis près de deux siècles par des passionnés, des collectionneurs, des familles, à la recherche d'objets qui remontent à des millions d'années. "Vous avez des grands morceaux de calcaire et dans ces morceaux de calcaire, ici, par exemple, vous avez une petite coquille Saint-Jacques fossile, au bout de mon doigt. À vue de nez, elle a à peu près 160 millions d'années."

"Sans les amateurs, on ne peut vraiment rien faire"

Des coquilles Saint-Jacques, des huîtres fossilisées, voilà ce que les paléontologues amateurs retrouvent le plus facilement sur ces plages. Sans parler des ammonites, ces fossiles torsadés de mollusques devenus l'emblème de la ville der Villers-sur-Mer. "Les fossiles, explique Laurent Picot, ce sont des roches, des animaux transformés en roche si on définit cela très simplement. Évidemment, avec la marée, cela va bouger, ça va s'entrechoquer avec les galets et ça va s'user très rapidement. Et au bout d'un moment, cela va devenir du sable qui va alimenter la plage." L'objectif pour les paléontologues, c'est donc de ramasser ces fossiles avant qu'ils ne soient détruits par les marées. Aujourd'hui, tout le monde peut le faire. Mais bientôt, ce sera interdit.

Projet de création de la réserve naturelle nationale des falaises jurassiques du Calvados : limites de la réserve au niveau des Vaches Noire. En bleu : propriété du Conservatoire du littoral (DREAL NORMANDIE)

Le projet de la préfecture du Calvados, c'est de créer une réserve naturelle pour protéger la faune et la flore. 37 kilomètres de falaises seraient concernés. Ça, les paléontologues sont pour. En revanche, ils sont vent debout contre cette mesure d'interdiction de ramasser des fossiles sur l'estran, sur la plage. Pour les autorités qui promettent des dérogations, c'est une mesure de bon sens. Mais pour les opposants, c'est la science qui est menacée.

Laurent Picot nous conduit dans les réserves du Paléospace, le musée de paléontologie de Villers-sur-Mer. "Ici, on a les plus vieilles collections, elles ont un siècle." Lorsqu'il n'est pas sur la plage, il est chargé d'inventorier ces milliers de fossiles pour les mettre à disposition des scientifiques. "On a à peu près 27 000 fossiles dans les réserves. Tout a été trouvé par des amateurs éclairés. Vous voyez, les derniers dons : 2021. Il y en a d'autres plus récents, pour lesquels on n'a pas eu le temps de faire l'inventaire. Ce sera fait." Laurent Picot poursuit le tour des pièces de la collection. "Dans les vertébrés, on va avoir des poissons, des ichtyosaures – des reptiles marins. Ici, c'est un peu notre spécialité : on a beaucoup de crocodiles et ici, des vertèbres de dinosaure." Pour lui, l'interdiction du ramassage sur la falaise ne discute pas. "Elle est protégée, on n'y va pas, il n'y a pas de problème." En revanche, l'interdiction de ramassage sur l'estran ne passe pas. "Cette décision, pour moi, elle est anti-science. Sans les amateurs, on ne peut vraiment rien faire."

Karine Boutillier, directrice du Paléospace de Villers-sur-Mer, et Laurent Picot, directeur scientifique. (BORIS HALLIER / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

Et pour la directrice du Paléospace, Karine Boutillier, c'est la survie même du musée qui est en jeu. "Aucun paléontologue n'a été consulté dans ce projet de mise en place de l'interdiction de ramassage des fossiles sur la plage, regrette-t-elle. L'argument, c'est toujours : ne vous inquiétez pas, des dérogations seront données... Mais on sait très bien qu'elles vont être très, très limitées."

"C'est clairement l'assassinat de la paléontologie en Normandie. C'est une catastrophe pour le musée de France que nous sommes."

Karine Boutillier

à franceinfo

Le projet de réserve suit son cours et la préfecture prévoit une mise en place d'ici la fin de l'année. Mais les opposants restent mobilisés. Ils ont le soutien notamment des élus locaux, députés et sénateurs, qui demandent un rendez-vous avec le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu. Et un collectif de défense de la paléontologie normande a été constitué par un paléontologue amateur, Laurent Puglisi. "Si on fait le calcul uniquement pour les falaises des Vaches Noires, donc uniquement quatre kilomètres et demi, on peut déterminer qu'il y a tous les ans, 450 000 tonnes de sédiments qui se retrouvent sur l'estran. Et ces 450 000 tonnes de sédiments comportent des millions de fossiles. Si ces fossiles ne sont pas collectés, ils seront perdus à jamais. Ils seront transformés en poussière."

Le collectif demande aux autorités de s'inspirer de ce qui se fait de l'autre côté de la Manche, dans le Dorset, où un code de conduite a été mis au point et où les paléontologues, amateurs eux aussi, peuvent ramasser les fossiles.

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