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Spécial Saint-Valentin : est-ce dangereux d'embrasser ?

Le but de cette chronique est que vous puissiez raconter quelque chose de pas banal lors du dîner de la Saint-Valentin. Le baiser sur la bouche, le baiser des amants, a en effet été au centre d'une querelle chez les philosophes de la Renaissance. Certains pensaient qu'il était dangereux d'embrasser.

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Cette crainte commence avec Marsile Ficin, auteur du De l'amour,
commentaire sur le banquet de Platon
 (1469). Marsile Ficin est le chef de
file des néo-platoniciens. Il reprend, dans son livre, une théorie médicale
qu'on trouve chez les grands médecins de l'Antiquité, Hipocrate et Galien :
comme le rôle du système nerveux et de la circulation sanguine n'a pas été
découvert, les savants de la Renaissance pensent que la transmission des
mouvements et la circulation de la chaleur dans le corps sont assurés par des
particules très fines, les  "esprits animaux" , qui courent dans nos veines. Le
problème, c'est qu'au fur et à mesure que le temps passe, nous perdons ces
esprits animaux, ces particules évaporent, et c'est pour cela que nous
vieillissons, que nous nous desséchons, que nous mourons.

Quel rapport avec l'amour ?

Le problème de l'amour, c'est qu'il nous fait perdre des esprits animaux
en grande quantité. C'est le cas quand nous contemplons avec trop d'avidité
l'être aimé, parce que les esprits animaux s'échappent par nos yeux. C'est
évidemment le cas quand nous faisons l'amour, et c'est pourquoi Marsile Ficin
est l'inventeur et le promoteur de l'amour platonique. Et enfin, c'est le cas
quand nous embrassons, surtout lorsque nous embrassons sur la
bouche.

Donc, nous humanistes de la renaissance vivent dans la terreur et
l'effroi du baiser amoureux. Du moins, jusqu'à ce qu'arrive un philosophe,
Francesco Patrizi, qui publie en 1560 un petit dialogue, Il Delfino , qui
est un traité du baiser. Dans sa jeunesse, Patrizi, qui a eu beaucoup de
métiers, était ingénieur hydraulique – il a fini par enseigner la philosophie à
la sapienza à Rome. Or, il va rétablir l'équilibre hydraulique. Certes, dit-il,
nous perdons d'immenses quantités d'esprits animaux quand nous nous embrassons
en ouvrant la bouche et en tournant les langues. C'est vrai, mais nous nous
nourrissons des esprits animaux de l'autre.

C'est du propre !

Et oui, et d'ailleurs, pour Patrizi, si le baiser sur la bouche est le
plus nourrissant de tous, il y en a un autre qui est également très nourrissant.
Vous devinez lequel ? C'est le baiser dans le cou, du côté gauche, parce qu'il y
a là une veine qui vient du cœur et qui est elle-même très chargée en esprits
animaux. Donc, ce soir, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

Alexandre Lacoix est rédacteur en chef de Philosophie Magazine.

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