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Le Zoo de Vincennes. Des animaux en liberté modérée

La Philo de l'Info, c'est chaque vendredi à 19h15.  Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, notre partenaire pour cette séquence est l'invité de Bernard Thomasson. Il est question ce vendredi de la réouverture du Parc Zoologique de Paris.

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Cette semaine, je voudrais vous
parler de la réouverture du zoo de Vincennes, qui est redevenu accessible au
public le 12 avril dernier. Pour ma part, j'ai fait la visite et j'ai été
fortement impressionné. Pour évoquer un souvenir personnel, j'ai été assez ému
de voir un oryx algazelle, magnifique herbivore, plus délié encore qu'une
gazelle, avec de longues cornes effilées, et qui n'a plus été vu à l'état
sauvage depuis trente ans.

Mais de façon générale, le dispositif architectural
aménage de façon très astucieuse une multitude de plis et recoins dans l'espace
du zoo, au point de le faire paraître immense. Certaines critiques ont fusées
dès l'ouverture, parce que ce n'est pas un zoo entièrement dirigé vers le
spectacle : les enclos sont conçus de telle façon que les animaux, en
particulier les lions, peuvent se soustraire au regard s'ils le veulent, ils ne
sont pas tous dans une disponibilité permanente, ce qui crée une rupture avec
notre culture qui, relayée par Internet et la télévision, nous habitue à pouvoir
voir immédiatement tout ce que nous souhaitons.

Pour ma part, j'ai donc plutôt
apprécié cette possibilité laissée aux animaux de se cacher, qui donne à leur
apparition quelque chose de précieux. Cependant, ce zoo est aussi intéressant
d'un point de vue philosophique, car on comprend que nous sommes passés d'une
société de surveillance – telle que l'a conçue Foucault – à une société de
contrôle – comme l'entendait Gilles Deleuze.

Mais alors, il va falloir
nous expliquer cela !

Oui, les grands principes de
fonctionnement des sociétés de surveillance ont été mis en évidence par Michel
Foucault dans Surveiller et punir . Dans ce livre, Foucault ne parle pas à
proprement parler des zoos, mais il montre qu'il y a une continuité entre les
grandes structures des institutions disciplinaires qui se mettent en place au
XIXe siècle dans les Etats modernes, et qui sont l'école, la caserne, la prison,
l'hôpital, l'usine.

Quelles sont les caractéristiques de ces structures ?
L'individu y est assigné à une place fixe ; il est soumis à une surveillance
constante ; sa vie est rythmée par des horaires et des tâches immuables. Le
modèle traditionnel du zoo correspond assez bien à cette idée : les animaux qui
s'y trouvent ont été capturés dans la nature, puis mis en détention, souvent
dans des cages ; et ce qui compte, c'est leur santé, du point de vue hygiénique
et médical, mais pas leur bien-être ; enfin, les animaux sont constamment
offerts au regard des visiteurs à toute heure de la journée, qu'ils mangent,
dorment ou s'épouillent. C'est ce dispositif-là qui est entré en
crise.

Vous voulez dire qu'on
voit naître un nouveau modèle de zoo ?

Exactement. Gilles Deleuze,
dans son Post-scriptum sur les sociétés de contrôle , a fait une réponse à
Foucault. Deleuze souligne que tous les milieux fermés – l'hôpital, la prison,
la famille – sont aujourd'hui profondément en crise. Et que le contrôle s'opère
désormais à ciel ouvert, c'est-à-dire qu'on a une régulation des comportements
qui ne passe ni par la surveillance, ni par la discipline.

Le zoo de Vincennes
correspond à cette description : les architectes n'ont pas mis en place des
cages, mais cinq "biozones", qui imitent la flore de différents continents,
Patagonie, Savane-Sahel, Europe, Guyane, Madagascar. Les animaux semblent
pouvoir évoluer tranquillement ; ils sont badgés, donc ils sont passés de
l'univers carcéral au bracelet électronique, ce qui est une forme de progrès. Et
ils sont comme vous et moi : nous sommes libres, n'est-ce pas, et pourtant nous
nous auto-contrôlons en permanence, par exemple nous sommes actuellement en
train de travailler au lieu de faire la fête.

Eh bien, ces animaux sont dans un
espace de contrôle qui est bien plus clément pour eux que la nature, parce
qu'une grande partie d'entre eux n'existent plus à l'état sauvage ou bien y sont
menacés. La liberté modérée dont ils bénéficient vaut donc mieux qu'une liberté
totale qui leur serait fatale. A moins que ce ne soit là qu'une illusion ? Telle
est la question que posent les sociétés de contrôle, bien plus agréables en un
sens que les sociétés de surveillance, mais où chacun file
doux.

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