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Retour d'otages : la fin du consensus national

Marine le Pen a-t-elle sciemment critiqué les ex-otages d'Arlit ? Tactique ou dérapage, ses propos tenus jeudi matin laissent perplexe.
Article rédigé par Jean-François Achilli
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
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Marine le Pen vient de toucher
du doigt une règle selon laquelle toutes les transgressions ne sont pas
permises : le sujet peut faire débat chez les humoristes, mais pas en
politique. Les retours d'otages font à chaque fois l'objet d'un consensus
national, sans espace pour le doute ou la critique. Du moins, pas dans
l'immédiat, pas avant une période de décantation. Qui plus est après trois
années passées en enfer.

En s'interrogeant sur la
tenue vestimentaire et le silence des ex-otages chez nos confrères d'Europe 1 hier matin, Marine le Pen a
pensé tout haut ce qu'elle n'a pas dit tout bas : il y avait sans aucun doute,
dans son esprit, une suspicion de conversion à l'Islam. C'est du moins ce que
son propos a laissé entendre, même si elle n'a pas souhaité le préciser. Il
faut rappeler que la présidente du FN a fait l'objet début juillet d'une levée
de son immunité de parlementaire européenne pour avoir assimilé les prières de
rue à une occupation. Nous sommes toujours dans le même registre.

Les réseaux sociaux ont très vite raillé la présidente
du FN...

... en invoquant un syndrome Homeland , du nom de cette série télé
américaine dans laquelle l'héroïne se demande si son époux, un ancien marine –
sans jeu de mot - détenu par Al-Qaeda, n'a pas été retourné par l'ennemi. Les
images du retour des quatre otages du Niger laissent entrevoir la souffrance
psychologique endurée par les captifs, leur difficulté à affronter la lumière
et le regard intrusif de millions de Français. Sans plus. Il est trop tôt. La
patronne du FN aurait dû garder son malaise et ses doutes pour elle.

Même si elle a reconnu une "maladresse", le
mal est fait ?

Il est toujours délicat de
vouloir rectifier, pour ne pas dire rétropédaler, sans donner l'impression de
s'enfoncer un peu plus. Mais la présidente du Front national, qui a du métier,
a compris qu'elle venait de franchir la ligne et d'entrer en terrain miné. Ses
mots quelques heures plus tard, pour dire qu'en aucune façon elle n'émettait
"la moindre critique à l'égard des otages" ont fait baisser la
pression.

Marine le Pen, jointe dans la
soirée, a confié qu'elle réfutait toute idée de dérapage : "Je suis
crucifiée pour avoir osé exprimer un malaise devant des images, comme des
millions de Français
", a-t-elle poursuivi, jugeant les gouvernements "coupables
de mettre en scène les libérations d'otages à des fins politiciennes
".
L'argument, très audible, arrive un peu tard.

Cet épisode peut lui nuire électoralement ?

A vrai dire, non. La sortie
de route d'hier a été vécue comme une aubaine par ses adversaires qui l'ont
tous condamnée d'une même voix, à gauche comme à droite. Marine le Pen a certes
commis un faux-pas dans son entreprise de lissage, de
"dédiabolisation" - le mot se banalise - de l'image d'un parti dont
les provocations étaient une marque de fabrique du temps de son père. Mais
l'incident est déjà dans le rétroviseur. Sans conséquence pour la suite.

Il révèle toutefois
l'inquiétante dérive d'un débat politique toujours plus débridé, qui brise tous
les codes et s'autorise tout, au nom d'un parler vrai décomplexé, qui fragilise
un peu plus ce qu'il reste de notre cohésion nationale. La règle évoquée plus haut est en train de changer.

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