Inégalités salariales : "Il n’y a pas d’amélioration depuis huit ans", affirme la fondatrice de la lettre d’information Les Glorieuses

Depuis lundi 11h25, les Françaises travaillent gratuitement d'après le calcul de Rebecca Amsellem. Elle était l'invitée éco de franceinfo à l'occasion de la parution de sa newsletter annuelle.
Article rédigé par Isabelle Raymond
Radio France
Publié
Temps de lecture : 276 min
Rebecca Amsellem créatrice de la newletter Les  Glorieuses. (RADIOFRANCE / FRANCEINFO)

Depuis 2015, la lettre d’information féministe Les Glorieuses indique aux femmes françaises à partir de quel moment elles travaillent pour rien. Une façon de mettre le doigt sur les inégalités de salaires entre les femmes et les hommes. Rebecca Amsellem, économiste, entrepreneuse et créatrice de cette lettre d'information, était l’invitée éco de franceinfo le 6 novembre 2023.

Franceinfo : C'est à partir de 11h25 ce matin que nous avons commencé à travailler gratuitement. L'an dernier, c'était trois jours plus tôt. Ça signifie qu'il y a du progrès ?

Rebecca Amsellem : J'aimerais bien dire que oui, j'aurais vraiment espéré. Mais en fait, ça représente un écart de salaire qui est mis en lumière par Eurostat, qui est l'agence de statistiques de l'Union européenne. Et en fait, à quelques centièmes près, parfois, on passe du vendredi au lundi. Donc malheureusement, en fait, il n'y a pas d'amélioration depuis huit ans qu'on l'organise. En 2016, à titre d'exemple, c'était le 7 novembre à 16h34, donc un jour plus tard. Ce qu'on peut dire au mieux, c'est que ça stagne : ça varie entre 15,1% et 15,8%. On ne peut pas dire qu'il y a une vraie amélioration.

À temps de travail égal, les femmes touchent 15% de moins que les hommes en France. Un écart qui grimpe à 24% quand on considère tous les emplois et notamment le travail à temps partiel. Car les femmes, c'est une autre inégalité, occupent les temps partiels subi. Est-ce que pour vous, c'est une partie du problème ?

Évidemment, ça a été mis en lumière par la prix Nobel d'économie Claudia Goldin, qui a travaillé pendant des années sur cette thématique-là. Ce dont elle s'est rendu compte de manière très intéressante, C'est que si l'écart de salaire n’était pas vraiment significatif au moment de l'entrée dans le marché du travail, en revanche, ça a tendance à se creuser considérablement au moment de l'âge du premier enfant, vers 30 35 ans. Donc elle a essayé de comprendre pourquoi est-ce que ça se creusait à ce moment-là. Et elle s'est rendu compte qu’on vivait dans un marché du travail qui avait tendance à rémunérer davantage les employés qui se mettaient plus disponibles pour leurs employeurs. Et donc c'est pour ça qu'elle a appelé ça le travail dit "cupide". On vit dans un marché du travail qui ne va pas forcément rémunérer la productivité, l'intelligence ou encore les projets qui sont mis en avant. En revanche, ils vont avoir tendance à rémunérer davantage la disponibilité. Sauf que, Qu'est ce qui se passe au moment du premier enfant ? Il faut qu'il y ait au moins un parent pilier, une personne qui soit plus à disposition du foyer du jeune enfant, au moins pendant les premières années, pour mettre en place une certaine continuité en cas de maladie de l'enfant notamment.

C'est pour cette raison que vous demandez un congé parental payé de manière équivalente pour les deux parents ?

Exactement, parce que finalement, on va avoir tendance à faire en sorte que ce soit la mère qui devienne ce parent pilier. Parce que c'est déjà elle qui a pris le congé maternité. Donc, d'une certaine manière, ce serait elle qui se serait déjà désengagée de l'entreprise, même si ce n’est absolument pas vrai. Et c'est pour ça qu'on veut mettre en place un congé parental obligatoire équivalent pour les deux parents pour que de facto, il y ait deux parents piliers. Ça existe en Suède, ça a été mis en place dès 1975, un congé à se partager entre les deux parents. Et ce qui s'est passé, c'est qu'au début, c'étaient davantage les mères qui le prenaient plutôt que les pères. Et finalement, l'État suédois a mis en place une période obligatoire à prendre pour les pères pour faire en sorte que les deux parents puissent prendre ce congé parental. Et aujourd'hui, on voit qu'il y a une répartition à peu près équitable entre les femmes et les hommes en termes de congé parental.

En France aujourd'hui, on a 28 jours de congé paternité. Aurore Bergé, elle, prône plutôt pour un congé parental plus court et mieux rémunéré.

Je pense que quand on vient de mettre un enfant au monde, ce dont on a envie, c'est quand même de passer du temps avec son enfant, de créer du lien avec lui. Et puis, par ailleurs, je pense qu'on est vraiment complètement épuisé. Je pense que c'est une mauvaise idée de raccourcir le congé parental. Je pense qu'il faut que ce soit comme en Suède, un des pays au monde où les inégalités de salaire sont les plus faibles, avoir un congé parental long, obligatoire, bien rémunéré évidemment pour les deux parents.

Désormais une femme qui se pense victime d'inégalités salariales peut demander la communication des bulletins de paie de ses collègues masculins. Ce sera anonyme, c'est une décision qui a été rendue par la Cour de cassation le 8 mars. La date, évidemment, n'a pas été choisie au hasard. Est-ce que cet arrêt peut faire avancer les choses à votre avis ?

Je suis convaincue que la transparence des salaires est indispensable pour arriver à l'égalité salariale. D’ailleurs c’est une des quatre mesures que l’on prône avec Les Glorieuses. Et je trouve que c'est un très bon arrêt et une avancée pour la transparence des salaires. C'est un premier élément. Il faut rappeler, quand même, que c'est dans le cadre d'un contentieux qu'on peut demander la fiche de paie de son collègue. Et en plus de ça, il y a une directive de l'Union européenne qui est passée cette année pour dire aux États membres qu'ils doivent transposer en droit national, dès 2026, une transparence des salaires. Donc, en termes de transparence de salaires, on va dans le bon sens. Ce qui manque aujourd'hui, ce sont les autres mesures qu'on met en avant avec la newsletter des Glorieuses.

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