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Simone Weil : une figure chrétienne contre l'Eglise

A l'occasion de la canonisation de deux anciens papes ce dimanche à Rome, Frédéric Martel s' intéresse à la philosophe chrétienne Simone Weil. Une contre-figure catholique à laquelle l'historien Jacques Julliard consacre aussi un ouvrage, Le Choc Simone Weil, qui vient de paraitre chez Flammarion. Analyse.

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C'est une philosophe, une militante, mais aussi une mystique. Simone Weil est née en 1909 et est décédée en 1943, à 34 ans - presque l'âge du Christ.

Philosophe d'abord : elle est agrégée, normalienne, elle est l'auteur d'une dizaine de livres majeurs, souvent publiés à titre posthume.

Militante et syndicaliste ensuite : elle rencontre Trotski et devient précocement une figure socialiste anti-soviétique, anti-stalinienne, contre le totalitarisme, qui évoluera vers une forme d'anarcho-syndicalisme, très libertaire.

Mystique, enfin : Juive d'origine, convertie au christianisme - et nous pouvons même dire convertie au Christ -, elle a notamment publié La Pesanteur et la Grâce , une anthologie posthume de ses cahiers qui a eu une influence majeure dans la France de l'après-guerre.

Simone Weil selon Jacques Julliard

Avec son dernier ouvrage, Le Choc Simone Weil , Jacques Julliard, qui fait d'ailleurs partie de la délégation française présente à Rome à l'occasion de la canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II, redonne vie, opportunément, à l'œuvre de la philosophe. Une œuvre quelque peu datée, parfois complexe à lire aujourd'hui, presque anachronique.

Pour Simone Weil, il faut toujours accorder sa vie à sa pensée. Et Julliard a raison de remettre cette pensée au goût du jour.

Une pensée qui sera emblématique d'un certain ouvriérisme chrétien et ce n'est pas un hasard si Simone Weil a marqué tant de prêtre-ouvriers et, depuis, tout le courant qu'on a appelé celui de la "gauche catholique" ou des Catholiques de gauche.

Car Simone Weil est une figure anti-autoritaire, qui entend dépersonnalise la religion, la désincarner. On peut penser au Journal d'un curé de campagne de Georges Bernanos, magnifiquement porté à l'écran par Robert Bresson. La foi a l'état pur, seule avec le Christ - et sans la Curie romaine.

L'authenticité et l'enracinement

Nous pouvons retenir deux mots pour résumer Simone Weil : authenticité et enracinement.

L'authenticité car sa foi est authentique : elle part travailler dans les usines avec les ouvrières et dans les champs avec les salariés agricoles. Elle veut remédier à l'oppression par un engagement physique, au risque d'y laisser sa santé, elle qui est si frêle et si fragile. 

L'enracinement ensuite, avec une forme d'intransigeance sociale : elle est toujours aux côtés des pauvres, des ouvriers. Professeur, elle reverse une partie de son salaire aux chômeurs et aux mineurs. Elle refuse tous compromis avec l'argent.

C'est aussi une femme courageuse, qui part combattre fusil à la main aux côtés des Républicains durant la guerre d'Espagne et est aux côtés du général de Gaulle comme militante de la France libre.

Simone Weil, l'anti-Vatican

Simone Weil c'est une contre-figure, l'anti-Vatican en quelque sorte. Elle n'a eu de cesse de dénoncer la trahison de l'Église sous l'emprise de Rome. Pas question de préférer le Christ à la vérité. Pour elle, l'Église catholique officielle peut mener, et est une matrice, de l'autoritarisme sinon du totalitarisme moderne. Ce que personne n'avait osé dire avant elle.

Elle rejette donc l'Ancien Testament, son tyrannisme, son Dieu colère et vengeance ; mais embrasse le Nouveau, le Dieu amour, l'obsession de l'égalité, le rejet de la hiérarchie. Sa religion est donc celle de Jésus Christ.

Simone Weil a vécu pleinement sa foi. Au point d'en mourir. La charité ne se décrète pas, elle se vit. C'est une figure emblématique de la charité pure : elle croit au Christ comme médiateur. Et plutôt que de canoniser, Simone Weil souhaitait dépersonnaliser, désincarner.

"Le moi est haïssable " disait Pascal. Simone Weil ne dit pas autre chose : "Le seul chemin vers Dieu est de ne pas exister soi-même ".

Le star-system qu'est devenu aujourd'hui le Vatican l'aurait sûrement choqué ; la volonté de puissance des Papes aurait déçu celle pour qui l'impuissance est la seule bonne attitude pour le croyant. 

Face à la pesanteur de Rome elle préfère la grâce. Face au dogme religieux, cette figure chrétienne, chétive, figure d'humilité, n'est finalement pas morte de faim, ni de froid ; mais simplement de foi.

 

** Pour aller plus loin : *

  • Jacques Julliard, Le Choc Simone Weil , Flammarion, coll. Café Voltaire, vient de
    paraître.

  • Simone Weil, Œuvres , Gallimard, coll. Quarto. L'ouvrage
    comprend notamment une partie de ses célèbres Carnets ainsi que sa "Lettre à
    Bernanos".

  • Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce , Plon

  • Simone Weil, La Condition Ouvrière , Folio

  • Simone Weil, L'Enracinement , Folio.

  • Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté
    et de l'oppression sociale
    , Folio

  • Laure Adler,
    L'Insoumise , Actes Sud, coll. Babel

  • Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne , Pocket

  • Journal d'un curé de campagne , film de Robert Bresson, 1951

 

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