Législatives 2022 : "les extrêmes", anatomie d’un trompe-l’œil rhétorique

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Retour sur le premier tour des élections législatives. Face aux bons résultats de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes), les soutiens d’Emmanuel Macron mettent en garde contre une victoire possible des "extrêmes".

Article rédigé par
Clément Viktorovitch - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Affiches de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon vandalisées à Thionville (Moselle) le 7 mai 2017 (PIERRE HECKLER / MAXPPP)

C’est en effet le mot d’ordre du gouvernement pour tenter de remobiliser après les résultats du premier tour, qui ne leur garantissent pas la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Dès le soir même, la contre-attaque était prête, et c’est la Première ministre elle-même, Elisabeth Borne, qui a mené l’assaut : "Face aux extrêmes, nous seuls portons un projet de cohérence, de clarté et de responsabilité (...) Nous avons face à nous une confusion inédite aux extrêmes (...) Face aux extrêmes, nous ne céderons rien (...) Dimanche prochain, face aux extrêmes, en votant pour les candidats de la majorité présidentielle vous permettrez à la France d'être au rendez-vous de son avenir et de ses valeurs."

"Face aux extrêmes" : quatre occurrences en seulement cinq minutes de discours, repris en cœur par les soutiens d’Emmanuel Macron. C’est clairement l’élément de langage choisi pour tenter de vaincre la Nupes et le Rassemblement national. 

Cet argument est inapproprié, et même fallacieux. Et pour le démontrer, on est obligé de faire un peu d’histoire politique. Commençons par l’extrême gauche. C’est un terme précis. L’historien Serge Cosseron, auteur du Dictionnaire de l’extrême gauche, rappelle qu’il désigne "les organisation anticapitalistes révolutionnaires, qui se caractérisent par leur rejet des institutions". Typiquement : le Nouveau Parti Anticapitaliste et Lutte Ouvrière, qui se sont présentés à l’élection présidentielle, tout en affirmant ne pas vouloir être élus.

La Nupes et le RN sont-ils des organisations extrêmes ?

La Nupes est-elle un mouvement d’extrême gauche ? Réponse : non. Selon aucune définition. C’est un mouvement réformiste, qui souhaite le changement par les urnes. Quant à son programme, il est dans la droite ligne du programme commun défendu par François Mitterrand en 1981. Alors, c’est vrai qu’à l’époque, la droite prétendait qu’il se traduirait par l’arrivée des chars russes dans Paris. Mais avec le recul, plus personne ne le qualifierait d’extrémiste.

Pour le Rassemblement national, c’est plus délicat. Eux-mêmes rejettent vigoureusement le terme d’extrême droite. Ce que l’on peut comprendre, stratégiquement : c’est vrai qu’il y a une connotation très péjorative dans l’adjectif "extrême". Mais de fait, le Front national a été fondé, en 1972, pour être la vitrine institutionnel d’Ordre nouveau, un groupuscule néofasciste. Que Marine Le Pen le veuille ou non, le Rassemblement national s’inscrit dans la lignée de cet héritage. 

Et même, plus fondamentalement, pour l’historien Nicolas Lebourg les partis d’extrême droite se singularisent par deux caractéristiques. Première caractéristique : un projet organiciste. C’est-à-dire l’idée que la société fonctionne comme un être vivant, uni par l’ethnie, la nationalité ou la religion. Et qu’il faudrait la défendre contre les apports extérieurs, qui pourraient la corrompre et la dévoyer. Deuxième caractéristique : une volonté de refonder l’ordre des relations internationales. Ces deux points cadrent parfaitement avec le projet défendu par le Rassemblement national : c’est pourquoi la grande majorité des chercheurs en science politique n’hésitent pas à le catégoriser dans l’extrême droite.

"Les extrêmes", expression en trompe-l’œil

Elle permet de renvoyer dos à dos la Nupes et le RN, en donnant l’impression qu’ils partageraient un même type de projet politique. Alors que la seule chose que ces deux mouvements ont en commun, c’est un même adjectif pour les caractériser, et que dans le cas de la Nupes au moins, cet adjectif est employé improprement. C’est un raisonnement totalement fallacieux. 

Face à ces "extrêmes", le camp présidentiel constituerait, selon Elisabeth Borne, "le seul projet de cohérence et de responsabilité". Et c’est peut-être cela, au fond, le plus problématique. La politique, c’est par définition le domaine du conflit et du désaccord. Chacun est légitime à défendre son opinion. Mais personne ne peut prétendre revendiquer, pour lui seul, le monopole de la raison. Pas même quand on est Première ministre. Et en difficulté dans une élection.

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