Est-il acceptable de chercher à convaincre d'accueillir des réfugiés afghans en utilisant les émotions ?

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Tous les soirs, le politologue Clément Viktorovitch décrypte les discours politiques et analyse les mots qui font l'actualité.

Article rédigé par
Clément Viktorovitch - franceinfo
Radio France
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Yannick Jadot en meeting en juin 2021.  (SEBASTIEN SALOM-GOMIS / AFP)

Est-ce que c'est bien moral d'utiliser l'émotion pour convaincre ? C'est une question délicate et c'est ce qu'on va chercher à déterminer avec Yannick Jadot, député européen et candidat à la primaire écologiste. Il propose d'accueillir en France des dizaines de milliers de réfugiés en provenance d'Afghanistan. Une position qui tranche avec la plupart des déclarations politiques, à commencer par celle du président de la République, Emmanuel Macron, le 16 août dernier. Il s'était montré très réservé sur ce sujet : 

La déstabilisation de l'Afghanistan risque également d'entraîner des flux migratoires irréguliers vers l'Europe. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent et nourriraient les trafics de toute nature.

Emmanuel Macron

"Nous devons nous protéger contre les flux migratoires", tels sont les mots du président. Depuis, les appels à la fermeté, voire à la fermeture, se sont multipliés, notamment à droite de l'échiquier politique. La proposition de Yannick Jadot apparaît donc aujourd'hui comme d'une assez grande radicalité. Comment faire dans ce cas pour convaincre ? On commence par utiliser, non de la rhétorique, mais de la psychologie.

Ce matin Yannick Jadot a pris soin de répéter sa proposition à de nombreuses reprises : "On parle de dizaines de milliers de réfugiés pour l'Europe. On est 470 millions en Europe. On parle de quelques dizaines de milliers de personnes. Est-ce que quelques dizaines de milliers de personnes dans notre pays, en Europe, ça nous pose un problème ? Évidemment, ça ne nous pose aucun problème."

L'effet de simple exposition

Alors ça n'a l'air de rien, mais ce que l'on entend ici est très habile. Figurez-vous que de nombreuses études ont montré que plus nous sommes exposés à une idée et plus elle nous paraît familière et donc acceptable. C'est ce que l'on appelle l'effet de simple exposition. La première fois que Yannick Jadot parle de dizaines de milliers de personnes, cela peut nous paraître immense. Mais plus il va le répéter et plus il améliore mécaniquement ses chances de rallier les auditeurs.

Mais ça ne suffit pas pour convaincre. Il va falloir une arme bien plus puissante et en l'occurrence, celle de Yannick Jadot c'est l'émotion : "On parle de personnes qui, si elles ne peuvent pas quitter l'Afghanistan, sont potentiellement lapidées, tuées, assassinées ou emprisonnées."

C'est de notre responsabilité morale de faire en sorte que des femmes ne soient pas lapidées demain. C'est une responsabilité morale face à des hommes et des femmes qui sont en danger de mort aujourd'hui.

Yannick Jadot

Yannick Jadot égrène les souffrances du peuple afghan. C'est une authentique stratégie rhétorique.Est-ce que c'est bien moral d'utiliser l'émotion ou est-ce que c'est une forme de manipulation ? C'est là, en effet, toute la question. Les émotions peuvent effectivement être utilisées pour manipuler un auditoire. C'est notamment le cas lorsqu'elles sont trop intenses. Elles ont tendance à saturer les capacités cognitives de notre cerveau, ce qui entrave bloque notre recours à l'esprit critique. Mais les émotions peuvent également produire non pas une saturation de conscience, mais une prise de conscience. Ce sont elles qui nous permettent de saisir des réalités trop étrangères, trop loin de nous.

Susciter notre compassion afin d'emporter notre conviction

Par exemple en 2015. L'Union européenne faisait déjà face à une crise migratoire venue de Syrie. Des milliers de personnes périssaient en mer Méditerranée dans l'indifférence quasi généralisée, jusqu'à une photo, celle du petit Alan Kurdi, ce garçon de 3 ans échoué sur une plage turque. C'est ce cliché, cette émotion, qui a entraîné une inflexion de la politique européenne. Quoi qu'on en pense par ailleurs.

Bref, en rhétorique, les émotions ne sont pas toujours délétères. Elles peuvent au contraire se révéler nécessaires si l'on désire convaincre. Alors en espèce, me direz-vous ? Qu'en est-il ? La prise de parole de Yannick Jadot est-elle manipulatrice ou est-elle salvatrice ? C'est à chacune et chacun d'entre nous qu'il appartient d'en décider.

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