Carte d'électeur, France info

Abstention chez les jeunes diplômés : déni, culpabilité, mobilité...

Reportage à l'Ecole de Journalisme de Lille, où les étudiants sont politisés mais pas forcément assidus aux élections - hormis une échéance présidentielle. Décryptage et analyse avec Céline Braconnier, sociologue à l'université de Cergy-Pontoise.

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !
avatar
franceinfoRadio France

Mis à jour le
publié le

(©)

Ils ont au moins quatre ans d'études derrière eux, souvent plus. Ils étudient le journalisme à l'ESJ-Lille mais avant, c'était la science-politique, la sociologie, l'histoire ou le droit. Leur profil n'épouse pas le cliché habituel de l'abstentionniste ? À peine la moitié votent pourtant à chaque élection et seule une présidentielle fait (presque) le plein : 90% ont participé en 2007.

Les sociologues soulignent sans cesse la difficulté à obtenir des résultats éclairants, les gens s'ouvrant difficilement de leur abstention. En questionnant un quart de l’actuelle promo de deuxième année (56 élèves en tout, dont une poignée d’étrangers), j'ai obtenu un embryon de résultats statistiques. Sur onze étudiants français du groupe C, actuellement en deuxième année dans cette école de journalisme, votaient :

en 2007 à la présidentielle : 10/11

en 2008 aux municipales : 5/11

en 2009 aux européennes : 7/11

en 2010 aux régionales : 6/11.

Pour pondérer ces résultats, j'ai recontacté une vingtaine d'ex-étudiants qui étaient, eux, en deuxième année. Quinze personnes m'ont répondu précisément, mettant à jour une proportion à peine plus élevée. Exception faite, de nouveau, à la présidentielle puisqu'ont voté

en 2007 à la présidentielle : 13/14 sachant qu'une étudiante n'était pas majeure et qu'un autre a voté "seulement au premier tour" et n'y est jamais retourné :

"Je ne me vois pas revoter prochainement. Je ne m'en vante pas trop parce que c'est souvent mal vu, mais en tout cas c'est une démarche volontaire, pas de la flemme ni du désintérêt."

En 2008 aux municipales : 10/14

en 2009 aux européennes : 12/14

en 2010 aux régionales : 8/14

en 2011 aux cantonales : 6/14 dont deux qui n'étaient pas appelés aux urnes dans leur canton et une qui s'est rendue à son bureau de vote "par hasard, parce qu'au dernier moment je suis allée passer le week-end chez mes parents sans y penser".

  • "Je ne suis pas abstentionniste : je ne vote pas."*

Lorsque j'ai demandé qui était abstentionniste, seule une main s'est pourtant levée. Camille, bientôt 25 ans, n'a jamais voté. Lorsqu'elle a eu 18 ans, les Français se prononçaient sur le traité constitutionnel européen, elle avait failli s'inscrire. Et puis non. Depuis, aucun rendez-vous ne l'a réellement mobilisée, elle n'a jamais voté :

"Je ne vote pas blanc, je ne vais pas voter, c'est différent. J'assume. C'est une prise de position politique, pas un désintérêt. Il n'y a juste jamais personne qui m'a donné envie d'aller voter pour lui et je refuse de voter par défaut."  

Céline Braconnier commente justement : "L'abstention au sens d'un geste politique existe encore, mais elle est très minoritaire."  Pourtant, Camille est tout sauf dépolitisée. Même pas apolitique puisqu'elle se dit de gauche, et précisément pas social-démocrate pour un sou. Elle s'est politisée à 15 ans sur fond de manifestations anti-Le Pen dans la foulée du 21 avril 2002, a maturé à la fac Tolbiac à Paris avant l'ESJ. Elle, pourtant, attend de la classe politique "une vraie politique pour les jeunes" :*

*

"On est une promo de cinquante-six. Sur les cinquante-six y en a peut être un, avec un peu de chance, qui va trouver un CDI. Ok, on a choisi une filière particulière, la presse c'est compliqué, le CDI n'est pas forcément le graal. Je voterai le jour où quelqu'un dit : oui, un jeune doit être embauché en CDI comme tout le monde. Je ne l'ai jamais entendu, jamais clairement, jamais en promesse de campagne."

"Ni de la flemme ni du désintérêt."

Des 15 jeunes journalistes sortis avant l'été, un seul précise ne jamais avoir voté depuis un unique bulletin, au premier tour, en 2007. "Pas par flemme ni par désintérêt" . Anouchka précise même qu'elle ne se sent "jamais concernée" lorsque les médias égrainent les statistiques de l'abstention. Pas plus que Camille, elle ne se sent culpabilisée par les médias. Elle culpabilise assez toute seule, en revanche : Anouchka a repris ses études pour faire l'ESJ ; née en 1975, elle est plus âgée que ses corelégionnaires. En 2002, elle faisait de la plongée en Mer Rouge au premier tour. Suprise ébahie à l'aterrissage, manifs d'entre-deux tours, bulletin Chirac au second.

Elle en a conçu un sentiment de culpabilité tenace et, pourtant, n'a voté qu'en 2007 depuis.

Pour la sociologue Céline Braconnier, entre les deux tours de 2002 :

"Il y a eu une campagne de culpabilisation sans précédent, relayée par le monde associatif, les médias, la classe politique... Lorsqu'elle est pratiquée à grande échelle, la culpabilité fonctionne sur les abstentionnistes. Elle peut aussi générer du déni : lorsque nous demandons aux gens s'ils sont allés votés, les résultats correspondent rarement aux listes d'émargement que nous avons la chance d'avoir en France. "

Elle n'a jamais participé à autre chose qu'une présidentielle, n'en est "pas fière" et ne se définirait "pas du tout comme abstentionniste" :

"Ce n'est même pas un tabou. Quand on me parle d'asbtention, je ne me sens pas du tout concernée. Parce que bon ben je vote... mais des fois."

Camille comme Anouchka, et finalement la plupart des autres à s'être confiés, ne sont pas dépolitisés pour autant. Encore moins dépourvus de repères. Il nourrissent en fait le réservoir d'abstentionnistes mutiques, ceux que les enquêtes de terrain ou les sondages peinent à évaluer.

Un peu par déni, beaucoup parce qu'ils sécrètent ce qu'Anouchka, pas avare d'autodérision, appelle "le confort d'une bonne excuse" . Voire une vraie raison - très souvent.

S'ils ne votent pas, ce n'est pas "parce qu'ils étaient partis à la pêche à la ligne" , ils sont nombreux à s'empresser de le préciser. Mais plutôt, souvent, parce que c'était "trop tard pour la procuration" , ou que "à l'étranger, c'est compliqué" . Souvent, leur bureau de vote ne les suit pas sur leur lieu d'étude. On les appelle les "malinscrits" en sociologie électorale.

  • "Mon vote est conditionné."*

Ces témoignages mettent en lumière l'impact de la mobilité sur le vote étudiant. Y compris lorsque ces électeurs ont les codes de la vie démocratique et les ressources pour décrypter leur attitude. Mais c'est justement ce que pointe Anouchka, qui explique que plus en prend de recul sur son comportement électoral et moins elle vote :

"Mon vote sera de toute façon déterminé non pas par mon opinion mais par le milieu dans lequel j'ai baigné. [...] Cet espèce de recul par rapport à mes opinions fait que j'ai l'impression que je n'arriverai pas à sortir de ça."

Un étudiant sur dix fait des étudiants loin de son berceau d'origine, mais dans certaines régions, ce ratio monte à un sur trois (en France-Comté par exemple). Plus les études sont longues, plus la mobilité est forte. Mais plus on est littéraire et plus elle s'accentue.

(©)