Émeutes en Nouvelle-Calédonie, position de Gérald Darmanin... Le "8h30 franceinfo" de Benoît Trépied

L'anthropologue au CNRS et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie était l'invité du "8h30 franceinfo", jeudi 16 mai 2024.
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Benoît Trépied, anthropologue au CNRS et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie était l'invité du "8h30 franceinfo", jeudi 16 mai 2024. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Benoît Trépied, anthropologue au CNRS et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie était l'invité du "8h30 franceinfo", jeudi 16 mai 2024. Causes des émeutes en Nouvelle-Calédonie, position de Gérald Darmanin... Il répond aux questions de Salhia Brakhlia et Jérôme Chapuis.

"L'État est passé en force"

"Ça a dégénéré, car l'État est passé en force", analyse après plusieurs jours de violentes émeutes en Nouvelle-Calédonie, dont le bilan humain est de cinq morts, dont deux gendarmes. Les trois autres morts sont des Kanaks tués par des particuliers. Les émeutes se sont déclenchées en réaction au vote du projet de loi de réforme constitutionnelle sur le dégel du corps électoral, lundi 13 mai, par l'Assemblée nationale.

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La situation de crise est "tout sauf une surprise" pour Benoît Trépied, "ça fait trois ans que tout le monde alerte le gouvernement sur le problème de sa méthode, qui consister à passer en force à la place de privilégier le consensus". "C’est ce type de passage en force qui a déclenché la guerre civile dans les années 1980", rappelle-t-il, "la question du corps électoral est décisive en Calédonie, c’est déjà cette question qui avait mis le feu aux poudres".

"On sait pertinemment que toucher au corps électoral, sans un accord global et un compromis général, c'est déterrer la hache de guerre."

Benoît Trépied

à franceinfo

Le projet de loi de réforme constitutionnelle voté lundi, prévoit d'ouvrir le corps électoral à tous les natifs et aux personnes ayant au moins dix ans de résidence en Nouvelle-Calédonie, alors que depuis la réforme constitutionnelle de 2007, basée sur l'Accord de Nouméa de 1998, seules les personnes inscrites sur les listes électorales avant la date de l’Accord peuvent voter aux élections provinciales. Un dégel qui ajouterait 25 000 personnes au corps électoral, selon les estimations du gouvernement.

"Le peuple autochtone kanak a été minorisé et est devenu minoritaire sur sa propre terre", explique l'anthropologue. Conséquence, "il y a deux légitimités qui s'affrontent depuis 40-50 ans". Il y a d'un côté "la légitimité du peuple kanak, qui dit qu'au nom du droit des peuples à l'autodétermination reconnu par l'ONU, c'est à nous de décider du futur de cette île, car nous sommes colonisés". De l'autre, il y a la légitimité "de l'État français qui dit que la Nouvelle-Calédonie, c'est une terre française et que donc tous les Français votent, même ceux qui viennent d'arriver". Selon Benoit Trépied, c'est "la confrontation de ces deux légitimités a créé la guerre civile dans les années 1980" et qui s'affronte encore aujourd'hui dans les émeutes.

"La négociation est profondément déséquilibrée"

La stratégie du gouvernement a donc déséquilibré la discussion entre les deux camps, les indépendantistes et les loyalistes, puisque "les loyalistes, eux, veulent l'ouverture du corps électoral". Or, si les discussions entre les deux camps n'aboutissement pas, "le corps électoral sera ouvert par le Congrès réuni à Versailles" au mois de juin, donc "la négociation est profondément déséquilibrée".

Selon l'anthropologue, le problème n'est pas "que les indépendantistes ne veulent pas qu'on touche au corps électoral". Ils sont prêts à le faire, mais "à deux conditions : que ce soit à l'intérieur d'une discussion globale sur ce que devient ce pays et notamment l'autodétermination, et deuxièmement, que ce soit nous, les Calédoniens, qui en décidions et ce n'est pas à Paris de décider de ça". 

Il rappelle enfin que la guerre civile de 1984 à 1988 a été résolue, car "chacun des deux camps a réussi à faire des compromis". Il estime donc que la situation d'aujourd'hui a "dégénéré, car l'État est passé en force". Il y a eu des morts, "car l'État n'a pas voulu suivre une stratégie d'apaisement", lance-t-il.

Gérald Darmanin est "complètement discrédité"

"Monsieur Darmanin est complètement discrédité auprès des indépendantistes, ça, c'est sûr et certain", affirme Benoît Trépied, qui juge qu'il "faut à tout prix qu'il y ait d'autres acteurs qui reprennent le dossier". "Il y a un certain nombre de gens dans le personnel politique en France qui connaissent le dossier calédonien, mais ils ne sont plus écoutés au sommet de l'État", pointe-t-il "Il y a eu un changement de stratégie de l'État au moment où Édouard Philippe a quitté Matignon" à l'été 2020, selon lui. L'ancien Premier ministre avait lui-même sonné l'alerte début mai, de même que ses prédécesseurs à Matignon Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault, qui appuyaient pour une reprise en main du sujet par Matignon, historiquement chargé du dossier calédonien. 

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