Envoyé spécial, France 2

Merci, Hervé !

Journaliste à France Télévisions, Hervé Ghesquière, ancien otage en Afghanistan, est mort mercredi 14 juin à l'âge de 54 ans des suites d'une longue maladie.

Hervé Ghesquière
Hervé Ghesquière (MAX ROSEREAU / MAXPPP)

"Nous, tes camarades d'escadrille d'hier et d'aujourd'hui nous te disons bon vent", par la rédaction d'Envoyé spécial

Pour la rédaction d'"Envoyé spécial", Hervé Ghesquière était bien plus qu'un journaliste détenu 547 jours par les talibans. C'était un camarade pétri d'humanité, de fougue, et de rage parfois, celle de témoigner.

Il avait récemment pris quelques mois pour retourner à Sarajevo, une ville qui lui était chère, et écrire un carnet de route sur les blessures d'une Bosnie marquée au fer rouge. En épigraphe de son livre, Romain Gary, un de ses auteurs préférés.

Dans un entretien publié en 1957, un ami journaliste de l'écrivain le taquine avec les mots qui suivent. Soixante ans plus tard, les mêmes mots pourraient décrire Hervé de façon troublante : "Tu défends la paix avec passion pour faire excuser ton amour de la bagarre, tous tes camarades d'escadrille disent que tu aimais te battre... Tu défends la modération, la tolérance la générosité parce que tu es toi-même passionné, violent, presque tyrannique dans tes exigences extrêmes et tes espoirs absolus, que tu n'arrives pas, malgré tes efforts, à dominer. Tu réclames à haut cris la tolérance parce que la vie te paraît intolérable et pourtant tous ceux qui t'ont entendu rire connaissent l'amour de la vie qui t'habite. Est-ce la vérité ?"

Romain Gary répond alors par une pirouette, comme notre confrère l'aurait fait : "Quelle vérité ? La vérité n'existe pas, ce qui existe, ce qui commencera à exister un jour si j'ai beaucoup de chance, ce sont mes livres, quelques romans, une œuvre si j'ose employer ce mot. Tout le reste n'est que littérature."

L'œuvre d'Hervé, c'est l'ensemble de ses reportages, ses deux livres (547 Jours, Ed. Albin Michel ; La Blessure : Sarajevo, la vie après la guerre, Ed. Don Quichotte), le regard indigné, farouche, sans complaisance qu'il posait sur le monde. C'est à cela qu'il tenait plus que tout, c'est cela dont il aimerait qu'on se souvienne, "tout le reste n'est que littérature".

Herve Ghesquiere à son arrivée à Paris après 18 mois de captivité par les talibans afghans, le 30 juin 2011
Herve Ghesquiere à son arrivée à Paris après 18 mois de captivité par les talibans afghans, le 30 juin 2011 (CHESNOT / FACELLY / SIPA)

 "Un homme comme on en rencontre peu dans le métier", par Elise Lucet

"Envoyé spécial", c'est le titre de notre émission. Deux mots qui veulent dire beaucoup : la volonté de raconter le monde à tous, quelle qu'en soit la complexité, quel que soit le danger, la volonté d'enquêter aussi et de donner la parole à tous ceux qui en sont souvent privés. C'est un sacré métier et une sacrée responsabilité.

Hervé Ghesquière était un Envoyé spécial, vraiment, totalement, avec engagement, sans concession, jamais. Un homme comme on en rencontre peu dans le métier parce que là où d'autres s'arrondissent avec le temps, lui avait décidé de rester toujours aiguisé, fidèle à ses exigences. Jamais en vingt-cinq ans, je ne l'ai vu céder à la facilité...

C'était aussi un homme curieux, généreux, drôle, un ami précieux, fidèle et un empêcheur de tourner en rond. "Envoyé spécial" lui doit quelques-uns des meilleurs reportages jamais diffusés dans notre émission, et chacun des membres de la rédaction veut, par ma voix, lui rendre hommage professionnellement et personnellement.

Quelle meilleure manière de le faire que de remettre à la une ses plus grands reportages avec les anecdotes de ses amis Christophe Kenck, reporter d'images à France 2, et d'Elena Volochine, correspondante de France 24 à Moscou. C'est le choix que nous faisons tous dans la rédaction, dans sa rédaction, pour saluer une dernière fois ce grand Envoyé spécial.

Hervé Ghesquière était un Envoyé spécial, vraiment, totalement, avec engagement, sans concession, jamais.Elise Lucet

TCHÉTCHÉNIE : VITRINE ET ARRIÈRE-BOUTIQUE (14 MARS 2013)

"Hervé, une sacrée rencontre", par Christophe Kenck

Hervé, ça a été une rencontre, une sacrée rencontre. La première fois, nous sommes partis en Tchétchénie. Pour réaliser un reportage sur les disparus pour "Envoyé spécial". Nous sommes rentrés clandestinement dans ce pays. Nous avons été logés dans un appartement. Et là, je vois Hervé se préparer pour aller dormir. Il sort de sa valise toujours très bien rangée un pyjama, avec des charentaises… qui l'ont accompagné partout dans le monde... si... si...

C'était notre première rencontre... mais aussi ma première vision.

Hervé, c'était un puriste du journalisme, il a toujours défendu la liberté de la presse. Il s'est toujours battu pour que la vérité soit faite. C'était aussi un homme au grand cœur...

Un gars du Nord, prêt à toujours rendre service, pugnace aussi.Christophe Kenck

Christophe Kenck et Hervé Ghesquière à Jerusalem
Christophe Kenck et Hervé Ghesquière à Jerusalem (DR)

"J'ai tant appris à ses côtés", par Elena Volochine

Hervé refusait de voir le réel en noir et blanc. Il le voyait "entre gris clair et gris foncé". Pour lui, c'est ainsi qu'était l'Afghanistan, et la Tchétchénie que nous avons parcourue ensemble. Parce que considérer un terrain comme a priori complexe était pour Hervé un principe fondamental.

J'adorais travailler avec lui. Notre première rencontre, c'était en 2012. J'étais correspondante à Moscou, Hervé, lui, avait parcouru une soixantaine de pays et s'était fixé pour but de démystifier le régime de Ramzan Kadyrov. Là où d'autres se heurtaient encore aux apparences, lui saisissait déjà la nature profonde des choses.

J'ai tant appris à ses côtés.

Le moindre détail, le moindre chiffre, rien n'échappait à son calepin. Le récit dans les faits, l'émotion dans sa justesse. A Grozny comme à Sotchi, où nous avions suivi l'opposant russe assassiné Boris Nemtsov, les journées avaient un rythme effréné, et les soirées un goût de fête.

Une scène typique : tout le monde décompresse, mais Hervé replonge dans son calepin. Il feuillette les pages, le front plissé. Il griffonne des trucs. Un bref passage de la main dans ses cheveux : "Concrètement...", Hervé ne lâche rien !

Il aura marqué une génération de jeunes reporters comme moi. Mais parce qu'il avait su rester simple, plus qu'un mentor, je pleure un copain. Merci pour tout Hervé. Tu vas nous manquer.

Il aura marqué une génération de jeunes reportersElena Volochine

SOTCHI, LES JEUX À TOUT PRIX (12 SEPTEMBRE 2013)

"Une technique d'interview imparable", par Christophe Kenck

Nous faisions un reportage toujours pour "Envoyé spécial" sur les dessous de l'attribution des JO de Sotchi en Russie. Une attribution pas claire. Et de retour de Sotchi, nous sommes allés interviewer à Lausanne Jean-Claude Killy, président de la commission de coordination des Jeux olympiques, dont le rôle était trouble.

L'interview commence tranquillement, Hervé m'avait prévenu, puis presqu'à la fin, il commence à sortir des vidéos sur les travailleurs qui bossent sur le chantier... sans être payés.

Il étrille Jean-Claude Killy sur le fait qu'il était devenu très proche du président Poutine, et là, excédé, Jean-Claude Killy se lève, arrache son micro et s'en va.

C'était la technique imparable d'interview d'Herve Ghesquière.

Nous avons voyagé, mais aussi beaucoup parlé, Hervé était un puit de science et un maniaque des chiffres et des dates, doté d'une mémoire colossale.

Nous avons voyagé, mais aussi beaucoup parléChristophe Kenck

EGYPTE, OÙ EST PASSÉE LA RÉVOLUTION ? (19 JUIN 2014)

"Au panthéon des grands reporters", par Christophe Kenck

Notre voyage en Egypte a été épique. On est allé dans ce pays pour mettre en lumière la purge que le président Al-Sissi avait mis en place pour éradiquer les Frères musulmans. Mais le premier voyage ne s'est pas bien fini. Car nous sommes tombés sur un fixeur pas très opérationnel. Ce qui l'a rendu dingue et nous n'avons jamais eu toutes les séquences prévues. Par contre, nous avons passé des heures à attendre des rendez-vous qui ne venaient jamais.

Alors Hervé est pugnace. Nous y sommes retournés une deuxième fois au pas de charge. Et je peux le dire, nous avons tout ramené.

Hervé est dans mon panthéon des grands reporters... Une plume redoutable, un œil aiguisé, une sensibilité de dingue.

Je m'étais imaginé repartir avec lui. Mais jamais lui dire adieu pour toujours.

J'ai perdu un ami... Qui maintenant nous regarde d'en haut...Christophe Kenck