Rémunération: le "mille-feuille" des PDG du CAC 40

Retraite chapeaux,parachute dorés,stocks-options... Les rémunérations des PDG des CAC 40 ne connaissent pas l'austérité

Philippe Villemus, auteur de \"Le patron, le footballeur et le smicard\"
Philippe Villemus, auteur de "Le patron, le footballeur et le smicard" (DR)

Retraite chapeaux,parachute dorés,stocks-options... Les rémunérations des PDG des CAC 40 ne connaissent pas l'austérité

Les multiples couches de cet épais "mille-feuille" financier sont longuement détaillées dans "Le Patron, le footballeur et le Smicard", charge contre les indécentes rémunérations des grands patrons signée Philippe Villemus. L'auteur de ce brûlot (dont la lecture s'impose pour 2012) n'a rien d'un gauchiste.

Diplômé de l'ESSEC, il a connu les salaires dorés des hauts dirigeants puisqu'il a présidé aux destinées d'Helena Rubinstein monde et organisé la Coupe du monde de foot 98 ("celle qu'on a gagnée !" dit-il drôlement). Mais né dans un milieu ultra-modeste, il connaît la valeur et la rareté de l'argent.

Autant dire qu'il sait de quoi il parle quand il dénonce les "très très hauts revenus" d'une poignée de patrons et réclame la fin des parachutes dorés ou des retraites-chapeaux. Interview de l'auteur d'un livre qui entend répondre à un Nicolas Sarkozy plus choqué par le salaire mirobolant de certains footballeurs que par ceux des PDG du CAC 40.

Vous rendez compte du « mille feuille des rémunérations » et soulignez qu'il est épais et appétissant à souhait ...

Epais et appétissant, mais pas facile à mettre à jour : il faut savoir lire de près un rapport d'activité. Vous l'avez compris, le salaire fixe n'est qu'une part du gâteau. Il comprend ou peut comprendre une prime de bienvenue, une "prime de rideau", un salaire variable, la participation, l'intéressement, les avantages en nature, les stock-options, les actions gratuites, les dividendes, les jetons de présence...Sans compter le parachute doré et la retraite chapeau !

Retraites chapeaux qui vous choquent tout spécialement ...
Je crois qu'il faut se poser la question de légiférer, voire d'interdire les retraites-chapeaux. Les retraites chapeaux, ce sont des retraites complémentaires bien au-delà des plafonds légaux. Elles peuvent atteindre plusieurs millions d'euros sur 15 ou 20 ans, jusqu'à la mort du PDG. Et elles viennent rémunérer quoi ? Rien puisque les PDG n'exercent plus la fonction. Pourquoi rémunérer des avantages liés à une fonction qu'on n'exerce plus ?

En plus, ces retraites chapeaux, cachés dans ce qu'on appelle le hors bilan, sont partiellement exonérées de charges et de cotisations, d'où un manque à gagner pour la collectivité publique. Elles interviennent dans un contexte où on demande aux Français de travailler plus longtemps et de se serrer la ceinture.

Vous n'êtes pas tendre non plus pour les parachutes dorés...
Les parachutes dorés sont une vraie atteinte à la juste valeur du travail. C'est aussi une immoralité salariale. Qu'est-ce qu'un parachute doré ? Une somme pouvant atteindre plusieurs millions d'euros que l'on verse à un PDG débarqué, viré, qui a échoué.

Dans les faits, c'est une incitation à l'échec : on rémunère non pas le succès, mais la non-réussite. Plus vous échouez, plus vous gagnez. C'est totalement aberrant. Mon fils, qui est d'âge scolaire, m'a demandé : "c'est quoi un parachute doré" ? Je lui ai répondu : "Imagine, si tu fais une bonne rédaction, tu peux avoir 16 et un bon point. Le parachute doré, c'est un 18 et 2 bons points à une mauvaise rédaction." Il faut arrêter ce scandale . C'est absurde que notre système rémunère l'échec.

Vous écornez aussi le mythe du patron sauveur suprême et irremplaçable … Par comparaison, vous dites que certains footballeurs, eux, sont uniques.
Il y a des centaines de managers possibles, qui ont la formation nécessaire pour diriger une entreprise. Une étude du MIT (Massachusetts Institute of Technology) a montré que le PDG de la première entreprise est relativement substituable par le 500e. Il y a des centaines de grands patrons possibles alors qu'il n'y a qu'un Van Gogh. Qu'un seul Zidane. Ou un seul Messi…

Vous dites aussi que les patrons français ne sont pas exportables hors de France?
Le fait qu'il faut bien payer les patrons pour qu'ils restent en France est un mythe entretenu, un écran de fumée pour justifier les rémunérations. Combien de PDG débauchés depuis depuis 86, date crétaion du CAC 40 ? Zéro ! Est-ce qu'on peut imaginer Google ou Facebook tentant de recruter l'un d'eux ? Non. Combien au Dow Jones ? Zéro ! En revanche, il existe un marché européen des footballeurs.

Pourquoi jugez-vous le système si nocif ?
Pourquoi j'ai dénoncé ça ? Parce que ça a un impact majeur sur le chômage en France. Ca tue l'emploi. En France, on est souvent "héliporté" au sommet par le pouvoir. En Allemagne, où les PDG sont moins bien payés, on trouve au sommet des "montagnards" qui ont gravi une à une les marches de l'entreprise et ça se voit. On fait de la croissance interne, puis on exporte. En France, les patrons ne connaissent pas aussi bien les marchés et les emplois. Ils font surtout de la croissance externe, par fusion-acquisition de sociétés, et délocalisent les emplois.

Vous montrez que les patrons français sont parmi les mieux payés au monde et que ça doit beaucoup à la cooptation, aux liens croisés d'un tout petit monde, à la reproduction des élites ...Le système de cooptation à la française est une spécificité française. 21 PDG sur 40 sont énarques et polytechniciens. En France, les héritiers sont plus forts qu'ailleurs, les héliportés (nommés par le pouvoir) plus nombreux qu'ailleurs. La reproduction des élites ? Rien n'a changé depuis Bourdieu.Le jeu croisé des administrateurs du CAC 40 est unique au monde.

Attention, mon livre n'est pas un brûlot contre le patronat. La France a besoin de chefs d'entreprise. La plupart ne sont pas assez payés. Il y a dans l'hexagone 300.00 dirigeants salariés, qui touchent une rémunération moyenne annuelle de 55.000 euros nets par an. C'est peu comparé à des patrons français qui touchent 200 ou 500 millions d'euros en détruisant de l'emploi et sans avoir rien créé.

Plus sérieusement, la question centrale de mon livre, est-celle-ci : c'est quoi une juste rémunération ? Celle d'un patron ? Celle d'un footballeur ? Celle d'un instituteur ou d'une infirmière, qui exercent des métiers essentiels à la société ? Si on continue comme ça, on va tuer le travail, le goût du travail.

-> "Le patron, le footballeur et le smicard" Philippe Villemus (éditions-dialogue, 19,90 euros). Le livre papier permet aussi d'avoir une version numérique téléchargeable.