Reportage En Nouvelle-Calédonie, le désarroi des "Zoreilles" avant le troisième référendum : "Partir, mais partir où ?"

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Envoyé spécial en Nouvelle-Calédonie - Raphaël Godet
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Publié Mis à jour
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Jordane Breyton sur la plage à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), le 5 décembre 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

En cas d'indépendance, plusieurs milliers d'habitants n'étant pas nés en Nouvelle-Calédonie, mais présents depuis des années, pourraient faire leurs valises et quitter l'archipel. Souvent contraints et forcés.

Jean-Marc Vian arrive encore à trouver le sommeil. Il ne s'est "jamais réveillé en pleine nuit", "en sueur", dans la salle d'embarquement de l'aéroport, "perdu au milieu des bagages et des cartons". Les valises n'ont d'ailleurs pas bougé du grand placard de la chambre. Mais voilà, "c'est un petit truc qui trotte dans la tête", au fur et à mesure que se rapproche la date du 12 décembre, jour du troisième et dernier référendum d'indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Après vingt-deux ans accroché à ce petit "Caillou" du Pacifique Sud, Jean-Marc Vian pourrait peut-être en tomber. Patron d'une entreprise de matériel nautique à Nouméa, il s'interroge : "Concrètement, si le 'oui' passe, je fais quoi ? Je reste ? Je pars ? J'attends ? Pas besoin d'être sorti de Saint-Cyr pour comprendre la problématique. S'il y a l'indépendance, je ne suis pas certain qu'il y ait autant de monde pour consommer. Ça veut dire moins de ventes, donc moins de rentrées d'argent. Point barre." Avant le premier scrutin, en 2018, il s'était promis d'avoir trois mois d'avance en trésorerie. Bilan des courses : "J'ai plutôt trois mois de retard là."

Jean-Marc Vian, dans son entreprise de matériel nautique à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), le 8 décembre 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

L'entrepreneur, né à Paris il y a cinquante-sept ans, n'est pas le seul à se ronger les ongles. Le Haut-Commissariat de la République, la représentation de l'Etat français en Nouvelle-Calédonie, a commandé en début d'année une "écoute profonde", une sorte de consultation citoyenne, pour mettre des chiffres sur un ressenti. Après plusieurs semaines d'enquête, les premiers résultats sont tombés : "La projection donne 10 400 départs certains en cas d'indépendance, et 24 700 départs possibles", analyse Stéphane Renaud, le directeur de l'institut Quid Novi NC, qui a mené la série d'entretiens.

Parmi eux, majoritairement des "Zoreilles", comme on surnomme ici les non-natifs à l'image de Jean-Marc Vian, c'est-à-dire ceux qui ne sont ni kanaks, ni caldoches, comme on appelle les Européens nés sur le Caillou. En 2019, lors du dernier recensement réalisé par l'Isee (Institut de la statistique et des études économiques de la Nouvelle-Calédonie), l'archipel comptait 57 776 non-natifs de nationalité française, soit un peu plus de 20% de la population totale. Sept sur dix avaient un emploi, essentiellement de cadre ou de professions intermédiaires.

"On ne pourrait pas conserver la même qualité de vie"

En attendant, "comme si de rien n'était", Raymonde Couchoud continue d'enseigner la Seconde Guerre mondiale à ses élèves de terminale dans un lycée professionnel de Nouméa. "Pourtant, s'il faut rapatrier des profs, je serai dans la charrette, devine la professeure de lettres et d'histoire-géo de 50 ans. On essaie de ne pas y penser mais ça nous rattrape. Je suis dans le flou le plus total."

C'est en effet écrit noir sur blanc dans le document officiel qui détaille les conséquences économiques, juridiques et sociales d'une victoire du "oui" ou du "non" lors de ce dernier référendum. Page 22 : "Les enseignants ayant le statut de fonctionnaires d'Etat se verront proposer une affectation sur le territoire national." Plus loin, page 33, il est question des militaires : "Dans l'hypothèse de l'indépendance (...), les forces de sécurité intérieures françaises quitteront le territoire du nouvel Etat."

Le docteur Laurent Pery avec ses enfants, chez lui à Magenta (Nouvelle-Calédonie), le 28 novembre 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Partir ou rester ? Laurent Pery se pose lui aussi la question. Ou plutôt, il s'est "vraiment posé la question il y a quelques semaines, avant que les leaders indépendantistes décident de ne pas participer au scrutin du 12 décembre". "Oui, c'est une discussion qu'on a eue avec mon épouse", confesse le médecin généraliste, qui soigne les Calédoniens depuis vingt-trois ans. D'abord sur l'île d'Ouvéa, ensuite pour SOS Médecins à Nouméa, Dumbéa, Païta et au Mont-Dore, et maintenant à Magenta, dans un cabinet qui a quasiment les pieds dans l'eau. "Est-ce qu'on aurait la possibilité de travailler de la même façon ? Est-ce qu'on aurait le même système scolaire pour nos enfants ? Le même système de santé ? C'est une discussion que je peux aussi avoir avec certains patients, certains confrères."

Fin août, justement, le docteur Pery a posé son stéthoscope et créé un sondage à destination des médecins de l'archipel. Huit questions y étaient posées, publiées sur un groupe Facebook privé. Quatre-vingt-huit généralistes et 42 spécialistes y ont répondu. En cas de victoire du "oui" dimanche, 45,4% affirmaient "être certains de quitter la Calédonie". "L'avenir institutionnel" est la raison principale qu'avance près d'un médecin sur deux pour justifier ce départ.

Jordane Breyton, 29 ans, dont dix d'ancienneté sur la Grande Terre, dit aussi ce qu'il a sur le cœur : "Oui, l'indépendance bousculerait nos plans. L'idée, ce ne serait pas de partir le lendemain à 9 heures. On attendrait de voir comment ça se passe. Mais on aurait peu d'espoir de rester parce qu'on se doute bien qu'on ne pourrait pas conserver la même qualité de vie. J'ai un enfant en bas âge, c'est parfois difficile de se projeter sur plusieurs mois ou plusieurs années", lâche cet employé d'une entreprise d'importation de vins. Il a une anecdote à raconter : "On a eu la bonne idée de faire une offre pour acheter notre appartement quelque temps avant le deuxième référendum en 2020. Quand on a vu que l'écart de voix diminuait, on a serré les fesses."

"Tu te poses des questions légitimes. Que deviendrait ton crédit ? Que deviendrait la monnaie locale ? Notre appartement, c'est un peu plus de 300 000 euros et un prêt sur 25 ans. Ce n'est pas rien."

Jordane

à franceinfo

Et puis au fait, "partir, mais partir où ? se demande Laurent Pery. J'ai 55 ans, la Nouvelle-Calédonie, c'est l'endroit où j'ai passé le plus de temps depuis que je suis né." Jordane et sa compagne ont pensé à Tahiti, à La Réunion, à l'Asie, mais sans grande conviction. Jean-Marc Vian a bien une maison de famille dans les Landes, mais "bon sang, chez nous, c'est ici, la moitié de ma vie professionnelle est ici. J'ai quinze salariés, je fais quoi ? Je bazarde tout ?"

Il y a quelques semaines, il aurait dû appliquer à son entreprise les nouvelles règles de mise aux normes électriques. Et donc mettre la main au porte-monnaie. Le patron a temporisé : "Est-ce que j'ai 40 000 euros à mettre dans ces travaux, alors que je ne sais pas si je peux rester ? Alors que je ne sais pas quel sera mon salaire en février ? Ce n'est pas le moment de prendre des risques."

Alexandre Rodriguez, dans son agence immobilière à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), le 6 décembre 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Ces derniers mois, les agences immobilières de Nouvelle-Calédonie ont justement vu de nouveaux profils pousser leurs portes : des propriétaires qui veulent vendre leurs biens pour se mettre en location "au cas où". "C'est minoritaire, mais ça existe. C'est à leurs yeux une manière de se rassurer, en attendant que ça aille mieux", imagine Alexandre Rodriguez, professionnel installé dans le sud de Nouméa.

Certains n'ont pas eu la patience d'attendre le résultat du troisième référendum pour plier bagage et refaire, dans l'autre sens, les 17 000 kilomètres qui les séparaient de l'Hexagone depuis, parfois, plusieurs décennies. L'Isee a fait le calcul : entre 2014 et 2019, il a enregistré 27 600 départs et 17 300 arrivées, soit un déficit de 10 300 personnes. "Les trois quarts des départs concernent des personnes qui ne sont pas nées en Nouvelle-Calédonie", confirme à franceinfo Olivier Fagnot, son directeur. Et là encore, parmi les motifs avancés, "l'incertitude institutionnelle liée aux référendums".

"Des citoyens de seconde zone"

C'est exactement ce qu'on répète depuis des années dans les couloirs de l'association Un cœur une voix, qui milite pour faire réviser le corps électoral. C'est que le système électoral calédonien tape autant sur la tête que le soleil. Contrairement au reste de la France, qui dispose d'une liste unique, un même électeur peut ici être inscrit sur trois listes différentes qui correspondent chacune à des scrutins bien précis : la liste générale pour la présidentielle, les législatives, les municipales et les européennes, la liste électorale spéciale provinciale pour les élections du même nom, et enfin la liste électorale spéciale consultation pour le référendum. 

Pour donner davantage d'influence à la population kanak, rendue minoritaire par des vagues successives d'immigration depuis la colonisation en 1853, l'accord de Nouméa avait en effet imaginé des restrictions. Pour pouvoir voter le 12, il faut répondre à certains critères, en justifiant par exemple "d'une durée de vingt ans de domicile continu en Nouvelle-Calédonie au plus tard au 31 décembre 2014", écrit le Code électoral. Ce qui accroît chez certains le sentiment d'être des citoyens de "seconde zone""Que je sois exclu du référendum, passe encore, c'était le deal de départ, veut bien concéder Raphaël Romano, le président de l'association Un cœur une voix. Mais être exclu des élections provinciales, là, non. Ça fait vingt-deux ans que je vis et travaille ici. Les provinciales, c'est le scrutin qui détermine le programme scolaire de mes enfants, qui détermine la fiscalité, qui détermine la santé."

"En résumé, on me dit : 'Merci pour tout, mais tu restes chez toi. Tu paies tes impôts et tu te tais."

Raphaël Romano

à franceinfo

Pour dimanche, jour du référendum, Jean-Marc Vian a rendez-vous "dès 6 heures" à Dumbéa, dans l'agglomération de Nouméa, pour ouvrir les portes d'un bureau de vote dont il a accepté d'être le président. Le docteur Pery, qui n'est pas davantage autorisé à glisser un bulletin dans l'urne, fêtera les 8 ans de sa fille. Jordane Breyton, lui, a prévu "une petite bouffe avec des potes en attendant les résultats". Il voit déjà la scène : "On va allumer la télé vers 19h30. Puis, à 20 heures, les résultats. Je sens déjà le petit stress qui montera quand les chiffres apparaîtront en gros à l'écran." Pour le moment, Jordane est toujours attendu par son patron lundi matin.

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