"Ils sèment des petits cailloux" : pourquoi le gouvernement évoque régulièrement le scénario de la dissolution

Entre volonté de préparer l'opinion et mise sous pression des parlementaires, l'exécutif n'hésite pas à brandir régulièrement la menace de la dissolution de l'Assemblée. Mais la stratégie peut se révéler contre-productive, selon certains élus.

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Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse à la COP27, le 7 novembre 2022, à Charm el-Cheikh (Egypte). (LUDOVIC MARIN / AFP)

Revoilà l'idée de la dissolution. Un article du JDD, dimanche 6 novembre, affirme qu'Emmanuel Macron se prépare activement à dissoudre l'Assemblée nationale. Selon l'hebdomadaire, du côté de la majorité, un "protocole de dissolution", avec "rétroplanning détaillé" des étapes de l'opération, est déjà rédigé. Selon les informations de franceinfo, le sujet de la dissolution a bien été abordé le 3 novembre au soir, lors d'un bureau exécutif du parti Renaissance (ex-LREM), mais "tout ça est un chouïa survendu", assure un ministre.

>> A lire aussi : La majorité face au spectre d'une dissolution de l'Assemblée nationale : "Si on y pense, on va ressortir cassés en 1 000 morceaux"

Pourtant, l'hypothèse ne paraît pas farfelue dans un contexte de majorité relative au Palais Bourbon, avec un gouvernement contraint de faire passer ses textes à grands coups de 49.3 et sous la menace d'une éventuelle motion de censure venue de LR. Il s'agit d'ailleurs de la quatrième fois que la menace est lâchée par l'exécutif et son entourage en moins de deux mois. D'abord fin septembre, via des propos d'Emmanuel Macron rapportés à la presse avec la bénédiction de l'Elysée. Puis publiquement sur France 2, le 26 octobre, quand le chef de l'Etat rappelle que l'article 12 de la Constitution est l'un "des instruments à la main du président". Enfin, avant l'article du JDD, la Première ministre, Elisabeth Borne, appuie l'idée dans le quotidien portugais Publico "Revenir aux urnes peut être un chemin."

Préparer l'opinion

Au regard de l'opération déminage menée par les différents ministres ces derniers jours, la dissolution ne semble pas imminente. "Je n'y crois pas du tout à ce stade, je pense que ce serait une folie", confie une ministre à franceinfo. "Je pense qu'il n'y a pas de velléité présidentielle, ajoute un autre membre du gouvernement. Les sondages montrent que les rapports de force ne changent pas." Une récente enquête Ifop montre que l'extrême droite serait gagnante à l'heure actuelle en cas de dissolution. 

"Si on fait une dissolution, ça amène à quoi ? On n'aura toujours pas de majorité et une progression du RN."

Un député Renaissance

à franceinfo

Mais alors, quel est l'objectif de ces rappels réguliers ? "Cela permet de préparer l'opinion, pour que si cela arrive, ça n'apparaisse pas comme une décision brutale, mais un acte préparé, réfléchi. Donc, ils sèment des petits cailloux", analyse le politologue Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof. Ils sont nombreux dans le camp présidentiel à penser que l'Assemblée ne tiendra pas jusqu'en 2022 et qu'il faut par conséquent se préparer.

"Moi, j'y crois à la dissolution, mais dans un an. Là, c'est beaucoup trop tôt", confie un responsable de la majorité. "Quand Gérard Larcher [président du Sénat] nous dit dans Le Parisien que LR n'hésitera pas à actionner une motion de censure, il faut qu'on soit prêt", estime Loïc Signor, porte-parole de Renaissance, qui confirme l'existence d'un rétroplanning et d'un travail de son parti sur "des considérations juridiques et financières". "Avec une dissolution, le calendrier est extrêmement court, il est donc normal de se préparer", ajoute-t-il.

Mise sous pression

Pour Bruno Cautrès, cette stratégie des petits signaux envoyés à intervalles réguliers permet aussi de mettre la pression sur Les Républicains. D'un côté, Emmanuel Macron tend la main à la droite et évoque la possibilité d'une "alliance", dans la lignée de "l'accord politique" réclamé par Nicolas Sarkozy. De l'autre, le président de la République n'hésite pas à anticiper le pire. "LR est certainement le groupe qui a le plus à perdre en cas de dissolution. Donc l'exécutif dit : 'Si vous ne soutenez pas les projets du gouvernement, voilà où on va aller'", estime le politologue.

Pas sûr que cela soit de nature à amadouer les députés LR. "Ils essayent de nous intimider, de nous presser. Mais quand on me menace, ça me donne plutôt envie de me rebiffer", prévient le député LR Julien Dive. "On se tient à distance de ces postures politiciennes", assure la députée Annie Genevard, présidente par intérim de LR. Mais pour le LR Nicolas Forissier, la droite devrait se montrer un peu plus à l'écoute. "Cela permet de mettre Les Républicains devant leurs responsabilités, estime le député de l'Indre. Il faudra un jour qu'on tranche la ligne, car LR a la clé pour permettre une stabilisation politique. Nous avons la majorité au Sénat et un groupe pivot à l'Assemblée."

"Personne n'a intérêt à une dissolution aujourd'hui, donc je plaide pour qu'on retrouve notre culture de gouvernement."

Nicolas Forissier, député LR

à franceinfo

L'ancien secrétaire d'Etat reste minoritaire au sein de son groupe, même s'il estime que "10 à 15 députés LR" partagent son point de vue, "avec plus ou moins d'intensité". La majorité des LR souhaite donc rester dans une opposition ferme et obtenir des avancées texte par texte. "Soit Macron assume le virage à droite et on pourra travailler avec lui, soit il décide de ne pas trancher. Mais pour l'instant, on a surtout l'impression que la majorité est en train de se fracturer plus vite que prévu", juge un cadre LR.

"Par exemple, le ministère de l'Intérieur nous a promis monts et merveilles sur la loi immigration, et là, on sent que c'est en train de dérailler, poursuit le même élu. Macron impose à Darmanin de 'dussoptiser' son texte [du nom du ministre du Travail, Olivier Dussopt], en mettant des dispositions pour les régularisations." Le gouvernement sent déjà le danger sur ce projet de loi. "On fait du 'en même temps', mais ça va permettre à LR de se différencier", regrette un ministre.

"Tout cela est très contre-productif"

Les députés LR estiment que la menace d'un retour devant les électeurs n'est par ailleurs pas adressée uniquement à leur groupe. "Je crois que cela sert davantage à mettre le mot 'dissolution' dans la tête de tous les élus, y compris de la majorité. Macron veut faire passer un message : 'c'est moi ou le chaos'", estime Annie Genevard. Plusieurs députés de la majorité ont effectivement exprimé ces dernières semaines, à travers des amendements, des envies d'indépendance. "C'est sans doute un message pour la majorité, en mode : 'Il y a un patron qui peut appuyer sur le bouton quand il le veut, donc il faut être là pour voter les textes'", reconnaît un député Renaissance.

Mais le chantage à la dissolution exprimé une énième fois dans Le JDD a le don d'énerver les parlementaires, au moment où des compromis parviennent à être trouvés, notamment avec la droite sénatoriale, sur le projet de loi visant à développer les énergies renouvelables"Au moment où l'on montre qu'on peut bosser ensemble au Sénat, tout cela est très contre-productif", s'agace un responsable de la majorité. "Tout cela, c'est de l'intox. C'est du bluff. Mais bon, je ne trouve pas ça très opportun", renchérit un cadre de la majorité.

"Ce n'est pas de nature à mobiliser les députés dans l'hémicycle. Plus il y a des rumeurs de ce genre, plus les parlementaires se disent qu'ils doivent passer du temps en circonscription."

Un cadre de la majorité

à franceinfo

"Le point sur la dissolution reviendra tous les six mois comme une arlésienne", a prévenu Stéphane Séjourné, patron de Renaissance, lors d'une réunion intergroupe de la majorité. "Vu l'organisation des travaux, votre mobilisation et les textes, on n'a pas grand-chose à craindre sur le sujet." Mais le politologue Bruno Cautrès prévient qu'en matière de communication politique, il existe "l'effet de la prophétie autoréalisatrice" : "A force de répéter quelque chose, cela finit par arriver. Quand on évoque sans cesse une possibilité, on crée les conditions de sa réalisation."

Le scénario de la dissolution est désormais bien installé dans tous les esprits. Peu de députés imaginent la XVIe législature arriver à son terme. "Avec un seul 49.3 par session parlementaire [hors textes budgétaires], cela semble compliqué de se dire qu'on va tenir comme ça encore quatre ans et demi", admet la députée LR Annie Genevard.

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