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Récit Prise d'otages dans une maternelle de Neuilly en 1993 : le jour où Nicolas Sarkozy s'est révélé aux yeux du grand public

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France Télévisions
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Le maire de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), Nicolas Sarkozy, devant l'école Commandant Charcot où plusieurs enfants sont retenus en otages par Eric Schmitt, alias "Human Bomb", le 13 mai 1993. (PASCAL PAVANI / AFP)

En 1993, Nicolas Sarkozy est un jeune homme politique plein d'ambition mais encore méconnu. La prise d'otages dans une école maternelle de Neuilly-sur-Seine, la ville dont il est maire, va tout changer.

Un enfant en pleurs réclame sa maman. Son calvaire est terminé, il est sorti de la classe où a lieu une prise d'otages, débutée le 13 mai 1993. Le groupe scolaire Commandant Charcot de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) est devenu le centre du pays depuis qu'Eric Schmitt y est entré, chargé d'explosifs. Ce bambin a la chance d'être dehors. Pour certains de ses camarades, l'épreuve durera près de 48 heures. "Vous êtes gentil", répète-t-il, entre deux sanglots, à l'homme qui est en train de l'éloigner de l'enfer. Il réclame sa maman. La caméra des pompiers ne rate rien de cette scène. L'homme qui a obtenu la libération de l'enfant et qui le porte n'est pas un négociateur du Raid, mais Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget du gouvernement Balladur et maire de la ville. S'il évite soigneusement de croiser l'œil de la caméra, l'élu, alors âgé de 38 ans, sait qu'en jouant les négociateurs, il est en train de se faire un nom aux yeux des Français. 

Sarkozy spectateur devient Sarkozy acteur

Nicolas Sarkozy sort de l'école Commandant Charcot à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), où sont pris en otage 21 enfants et une institutrice, Laurence Dreyfus, le 13 mai 1993. (MAXPPP)

Ce matin-là, lorsque Eric Schmitt, chômeur dépressif, pénètre à 9h30 dans la salle numéro 8 de ce groupe scolaire et prend en otage 21 enfants et une institutrice, Nicolas Sarkozy se trouve à Matignon pour une réunion interministérielle. On lui fait passer une note le priant de rappeler sur le champ Charles Pasqua, le ministre de l'Intérieur. Il découvre ce qui se trame dans une école de sa ville, dont il a été élu maire dix ans plus tôt. Edouard Balladur, le Premier ministre, lui intime de s'y rendre tout de suite et de le tenir informé. Il quitte Matignon précipitamment et arrive sur les lieux dans la matinée, avec une consigne claire émanant de la place Beauvau : "Ne rien faire qui puisse mettre en danger la vie des enfants", raconte Anita Hausser dans son livre, Nicolas Sarkozy, l'ascension d'un homme pressé (éd. Belfond).

Sa présence sur place en tant qu'édile de la ville ne se discute pas. Débutent alors les 46 heures les plus compliquées de sa jeune carrière politique. S'il est maire depuis dix ans, il n'est ministre du Budget que depuis six semaines et c'est un baptême du feu à haut risque pour celui qui nourrit de grandes ambitions. "La France le découvre à ce moment-là, éclaire Anita Hausser pour franceinfo, madame-tout-le-monde ne le connaît pas". Très vite, Nicolas Sarkozy va prendre une large place. Le spectateur attentif devient un acteur à part entière. En début d'après-midi, à la demande de Louis Bayon, le patron du Raid, il entre en scène et négocie directement avec le preneur d'otages, qui se fait désormais appeler "HB" pour "Human Bomb". Huit enfants sont déjà sortis. Nicolas Sarkozy propose alors de faire des échanges. A chaque nouvelle revendication exprimée par HB, "il exige un enfant", raconte Pierre Lyon-Caen, procureur de la République de Nanterre à l'époque, à franceinfo. 

Qui veut gagner des millions ?

"Donnez-la moi, cette petite gosse ! Je sais que vous êtes quelqu'un de bien. On peut être amis, bon sang ! On peut avoir confiance l'un dans l'autre ? Pourquoi non ? Qu'est-ce que je vous ai fait, moi ? J'essaie de vous sortir de la panade, de vous trouver le pognon, de vous trouver la voiture. Je vais porter le message au ministre de l'Intérieur. Qu'est-ce que je peux faire de plus ? C'est bien parce que je suis votre ami que je fais ça ? Sinon je ne le ferais pas ! Ou alors, donnez-moi le petit Noir. Allez, je reviens". 

Ce dialogue entre Nicolas Sarkozy et HB, filmé par la caméra des pompiers, montre la force de persuasion de l'homme politique. "C'est fabuleux, il serait capable de vendre de la glace aux esquimaux", rigole aujourd'hui Jean-Pierre About, contacté par franceinfo. Ce grand reporter de TF1 est le journaliste qui est entré dans la classe à la demande du ravisseur. Il attendait avec les autres journalistes devant la grille lorsque Nicolas Sarkozy est venu le chercher. "Il m'a expliqué la situation, m'a parlé des explosifs présents dans la salle et du danger que je courais", se rappelle-t-il. Il sent un Nicolas Sarkozy, "qu'il ne connaissait pas vraiment", "volontaire", "déterminé". "On a découvert un homme politique différent : courageux, un négociateur très doué. C'était le maître-d'œuvre". "On s'amusait à le comparer à Napoléon", se souvient-il.

Très vite, la rançon devient un enjeu. En 20 minutes, les 100 millions exigés au départ par le preneur d'otages sont tombés à 50 millions. "J'avais une chance sur cent millions de m'en sortir. Grâce à Sarkozy, maintenant, j'en ai une sur cinquante", lance HB à Louis Bayon. Durant les deux jours de cette prise d'otages, l'élu ne quitte la maternelle que pour aller chercher des sacs de billets et faire un point place Beauvau. La gestion de cette rançon occasionnera de forts moments de tension avec HB. Nicolas Sarkozy racontera lui-même ces scènes à Libération trois ans après les faits : "C'est très grave ce que vous venez de faire. Vous rendez-vous compte que vous m'avez menti ?", s'emporte HB, en colère. La raison ? Les sacs rapportés par le ministre sont loin de contenir les cinquante millions de francs promis. Ils comportent même des marks et des dollars. "Je le savais. Il y avait exactement un million huit cent cinquante mille francs", précisera l'élu au quotidien.

Plus tard dans la nuit de jeudi à vendredi, c'est au tour de Nicolas Sarkozy de perdre son sang-froid, comme le rapporte le site Arrêt sur images (article pour abonnés) en se basant sur des extraits de l'émission Secrets d'actualité datant de 2001. Il est 1 heure du matin lorsque l'élu local revient à la maternelle avec une nouvelle sacoche remplie de liasses de billets. Il est accueilli par un HB remonté. "Je ne fais pas ça pour l'argent", lance le preneur d'otages. Nicolas Sarkozy sort de ses gonds et lui rétorque : "Je me suis cassé les pieds pour trouver l'argent, j'ai traversé la moitié de Paris pour ça, alors l'argent, vous allez le prendre". Puis il déverse les billets sur le sol et ajoute "voilà les liasses, vous les gardez, vous les comptez et ce n'est pas un enfant que je vais prendre, c'est deux". Finalement, il ne quittera la salle qu'avec un seul, Mélanie, la dernière à sortir avant le dénouement.

Un show pas toujours apprécié

Enfants, argent, parents... Nicolas Sarkozy est partout, s'occupe de tout ou presque. Cette omniprésence n'est pas du goût de tout le monde. "Il a outrepassé ses fonctions", assure pour franceinfo Bruno Pomart, un ancien instructeur du Raid présent dans l'école. "Normalement, il n'a rien à faire sur ce genre d'opération, c'est toujours très dangereux", insiste-t-il.

Il a pris des risques, mais a montré qu'il avait des couilles.

Robert Paturel, ancien membre du Raid

à franceinfo

Pendant des heures, Nicolas Sarkozy multiplie les allers-retours dans la salle de classe, négocie, "marchande" dixit Bruno Pomart, pour libérer des enfants. Et lorsqu'il arrive à en obtenir un, il l'amène à ses parents sous l'œil de la caméra des pompiers. "Il demandait où était cette caméra, se rappelle Jean-Pierre About, il savait que ces images étaient exceptionnelles pour sa carrière". Même si cela lui coûte une chemise maculée de l'urine d'un des enfants. "Si son premier réflexe est d'avoir la trouille, précise Anita Hausser, il se rend compte, une fois au cœur du dispositif, que ça peut être son heure de gloire". "L'animal politique s'est révélé", affirme Pierre Lyon-Caen.

Place Beauvau, le show Sarkozy passe mal. Charles Pasqua a encore en travers de la gorge la trahison de son ancien protégé à Neuilly. En charge de la campagne de son mentor pour les municipales de 1983, Nicolas Sarkozy choisit de se présenter face à lui. Diminué par des soucis de santé, Charles Pasqua finit par renoncer. Ce dernier n'a pas oublié et ne goûte pas l'importance prise par son rival.

Sarkozy était le maire de la ville, il n'était pas encore très connu et c'était dans son tempérament (de se mettre en avant, ndlr) : toutes les conditions étaient réunies pour qu'il fasse un petit show, mais je ne voulais pas qu'il interfère dans l'action du Raid.

Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur de l'époque

à "20 minutes"

Même le Premier ministre lui demande de prendre du recul. "N'y allez plus (dans la salle, ndlr). Vous vous rendez compte, si quelque chose arrivait à l'un de mes ministres ? Et en plus à vous. Laissez faire la police", s'inquiète Edouard Balladur. Finalement, après avoir fait libérer sept enfants, Nicolas Sarkozy est mis hors jeu par HB lui-même. Dans le documentaire Les Hommes du Raid, un ancien de la maison, Vincent Gedeon, raconte que Nicolas Sarkozy "mettait une telle pression, prenait tellement la tête au preneur d'otages", que ce dernier en a eu marre. "Il pensait que Sarkozy le baladait", étaye Jean-Pierre About.

Paris Match, dans son édition du 27 mai, cite un dialogue entre les deux hommes : "Vous manquez de parole", lance HB. "Vous avez tort. Je n'ai jamais trahi personne", lui rétorque l'édile. Le vendredi 14 mai au matin, le maire de Neuilly, après avoir dormi sur un lit de camp dans la loge de la gardienne – ce qu'il fera aussi la nuit suivante – se retire des négociations après un ultime coup de poker : un échange entre lui et les six derniers enfants retenus. HB refuse. Après cela, l'élu annonce lui-même aux parents son retrait des négociations, comme le rapporte VSD le 20 mai 1993 : "Il souhaite voir un autre ministre. Ça va être l'engrenage. C'est pourquoi je dois arrêter les négociations et laisser faire le Raid."

Nicolas Sarkozy, maire de Neuilly-sur-Seine, écoute le ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, lors d'une conférence de presse, le 15 mai 1993, à l'issue de la prise d'otages à l'école maternelle Commandant Charcot. (PIERRE VERDY / AFP)

Durant les dernières 24 heures, Nicolas Sarkozy va donc se concentrer sur l'autre mission que lui avait confiée le Raid : rassurer les parents. Depuis son arrivée sur place le jeudi matin, il fait le point avec eux toutes les heures. "A aucun moment, il ne cherchera à leur dissimuler la vérité et jouera la franchise totale, ce dont les parents lui seront très reconnaissants", raconte dans son livre Anita Hausser. Rassemblés dans une salle de l'école, ils attendent fébrilement. Pour eux, la délivrance intervient finalement le samedi 15 mai à 6h58, après que Daniel Boulanger, un policier du Raid, a abattu HB.

Le grand gagnant

Nicolas Sarkozy peut souffler : "Mon sentiment ? C'est que la vie est belle, c'est le visage de ces 21 gosses qui sont tous sortis en pleine forme... Je suis heureux", assure-t-il au Figaro. Il va ensuite faire profil bas, annule son passage dans L'Heure de vérité prévue dimanche 16 mai, laissant Charles Pasqua et Edouard Balladur occuper l'espace médiatique et les parents et les personnalités politiques lui tresser des lauriers.

Le dimanche, à Neuilly, une messe lui est dédiée, Jacques Chirac le félicite, Edouard Balladur le remercie personnellement lors d'une réception à l'hôtel Matignon le 24 mai : "Je tiens également à rendre hommage au maire de Neuilly, mon ami Nicolas Sarkozy, qui, par sa présence constante auprès des familles comme auprès des enfants, a fait la preuve non seulement de son courage mais aussi de son sens moral et de son esprit de responsabilité""Il a été intelligent", estime Anita Hausser. "Il a également échappé à la polémique sur la mort de HB", ajoute Jean-Pierre About. 

Il a continué à être celui qui a sauvé les enfants, quand Charles Pasqua tenait le mauvais rôle car il était celui qui a fait abattre HB pendant son sommeil.

Jean-Pierre About, ancien journaliste à TF1

à franceinfo

Grâce à son action dans l'école, Nicolas Sarkozy a "engrangé de la confiance à Neuilly", où il restera maire jusqu'en 2002, "et de la visibilité auprès des Français", résume Anita Hausser. Résultat, sa cote de popularité explose, il intègre en septembre 1993 le baromètre Sofres-Figaro Magazine. Mais tout aurait pu être très différent s'il n'y avait pas eu de "happy end". "Il aurait démissionné, le gouvernement aussi", affirme Jean-Pierre About. 

Pourtant Nicolas Sarkozy ne capitalise pas tout de suite sur son succès. "Il n'en a jamais fait des tartines, ce sont les autres qui en ont fait pour lui", recadre son ami Patrick Balkany, contacté par franceinfo. La carrière politique du ministre du Budget ne s'accélère pas brutalement à la sortie de cet événement.

Sa carrière politique s'est construite pierre par pierre. Cet épisode a forgé sa légende. Il ne faut pas minorer, ni exagérer cette histoire, mais il n'a pas cherché à l'instrumentaliser. Il voulait même l'oublier puisque ça l'a marqué.

Un ancien membre du cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère du Budget

à franceinfo

Cette prise d'otages aura tout de même un effet immédiat : Nicolas Sarkozy grossit. Voir un cadavre avec trois balles dans la tête le bouleverse. Pour remédier à cette prise de poids, il se met au jogging, confiait-il à Karine Le Marchand lors de l'émission Une ambition intime en octobre 2016. "Depuis septembre 1993, je cours pratiquement tous les jours". Ou comment l'homme pressé s'est mis à la course à pied. 

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