Après la mort de Bernard Tapie, d'anciens salariés racontent : "Son fonctionnement était brutal"

Alors que l'homme d'affaires est mort dimanche 3 octobre à 78 ans, franceinfo a recueilli les témoignages d'ex-employés de ses anciennes entreprises. Et ils ne sont pas toujours tendres.

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Bernard Tapie alors qu'il était à la tête de Look, entreprise spécialisée dans les fixations de skis, lors d'une conférence de presse au siège de la société à Nevers (Nièvre), le 17 novembre 1984. (AFP)

Des louanges pour l'homme, mais aussi quelques coups de griffe pour l'entrepreneur. De nombreux Français et personnalités honorent la mémoire de Bernard Tapie depuis sa mort, dimanche 3 octobre, à l'âge de 78 ans. Ils saluent son audace, son panache, sa personnalité entière. Emmanuel Macron a même estimé que "l'ambition, l'énergie et l'enthousiasme" de l'ancien président de l'OM "furent une source d'inspiration pour des générations de Français".

Mais d'autres se montrent plus mesurés. Notamment d'anciens salariés d'entreprises rachetées, puis revendues par l'homme d'affaires, où il n'a pas forcément laissé un souvenir agréable : Manufrance, Terraillon, Wonder, Testut, Look, Adidas… L'ancien ministre de la Ville de François Mitterrand a acquis de nombreuses sociétés durant sa carrière, laissant parfois des salariés déçus par ses engagements non tenus et ses méthodes de management. Franceinfo donne la parole à ces anciens employés.

Chez Wonder, "il a trahi les gens"

En 1984, Bernard Tapie rachète cette entreprise française basée à Lisieux (Calvados), pour 30 millions de francs. La société, spécialisée dans la production de piles, est alors en difficulté depuis deux ans. Le personnel se montre enthousiaste de l'arrivée du nouveau patron, se souvient Gisèle Delamare, alors employée administrative. "On était ravis quand on l'a vu arriver. On a cru voir le messie", raconte-t-elle à franceinfo. "Nous mettrons les moyens qu'il faut pour que [l'entreprise] de Lisieux fonctionne. Je ne suis pas inquiet pour l'avenir de Wonder. Je suis sûr que l'an prochain, nous ferons de l'argent", affirme Bernard Tapie en novembre 1984, rapporte Actu.fr.

"Il était agréable, plein d'énergie. On l'a cru, ajoute Gisèle Delamare. On s'est dit que c'était formidable, qu'on repartait pour très longtemps." Mais à peine dix mois plus tard, l'homme d'affaires ferme plusieurs usines, dont celle de Lisieux, malgré une grève d'une semaine de l'ensemble des salariés. Dans cette ville normande, 244 personnes se retrouvent sans emploi. L'action de Wonder, elle, a pris 560% en quelques mois, relate France 3 Normandie.

Gisèle Delamare estime qu'elle et les salariés de Wonder ont été victimes d'une "trahison" de Bernard Tapie, et dénonce son "manque d'honnêteté". "On a été très déçus", se rappelle-t-elle.

L'alliance de Bernard Tapie avec Bouygues lui permet de racheter Saft-Mazda en 1985 et d'élargir le groupe. La même année, la fermeture du siège historique de Wonder, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), est annoncée : 270 personnes doivent être licenciées. En 1988, l'homme d'affaires se lance en politique. Il revend alors Saft-Mazda-Wonder à l'Américain Ralston Energy Systems, devenu Energizer. Au passage, Bernard Tapie récupère 480 millions de francs.

Chez Look, "il a égrené les noms des licenciés un par un devant tout le monde"

En 1983, pour un franc symbolique, "Nanard" reprend Look, une entreprise initialement spécialisée dans les fixations de skis, basée à Nevers (Nièvre). La société emploie alors quelque 450 personnes. Mais Bernard Tapie, pour redresser les comptes, licencie une centaine d'entre elles dès son arrivée. "Cela apparaissait comme une baisse des charges fixes radicales", se rappelle auprès de franceinfo Daniel Sauzot, ancien cadre. "Son fonctionnement était quand même brutal", commente-t-il, en relatant la façon dont l'homme d'affaires a annoncé les licenciements.

"Toute l'entreprise s'est retrouvée dans la grande salle du restaurant, et c'est lui-même qui a lu la liste. Il a égrené les noms des licenciés un par un, devant tout le monde", poursuit Daniel Sauzot. "Et il l'a fait sans aucune appréhension", relève-t-il. "Quelqu'un de son staff est venu me voir ensuite, et m'a dit : 'Ecoutez, Monsieur, vous prenez vos affaires personnelles et ce n'est pas la peine de revenir demain, on vous enverra un courrier'", se souvient-il, amer.

Pour autant, Daniel Sauzot, qui a réussi à "rebondir", n'en veut pas à Bernard Tapie. "Il avait ses méthodes, mais ce n'est pas lui qui a mis Look en difficulté", tempère le retraité, aujourd'hui âgé de 76 ans. Il estime que la dureté de la méthode Tapie n'a rien à envier à celles employées dans les multinationales dans lesquelles il a travaillé. Pour lui, elle est simplement plus connue et commentée car l'homme d'affaires était "très médiatique", "parce qu'il se donnait en spectacle. C'est la seule différence", juge-t-il.

Chez Testut, "il fonçait dans le tas, ce qui n'a pas plu à certains"

Bernard Tapie prend les commandes de Testut, une entreprise spécialisée dans le matériel de pesée, pour un franc symbolique, en 1983. Comme souvent, il impressionne. "Un personnage comme celui-là, qu'on l'aime ou pas, on ne peut qu'en être qu'admiratif. On se dit : 'Mince, si j'avais son bagout, je pourrais faire des choses extraordinaires'", se souvient auprès de franceinfo Richard Attagnant, responsable syndical Force ouvrière chez Testut de 1977 à 2003. "En face-à-face, je l'ai vu retourner des gens qui le détestaient en arrivant", ajoute-t-il.

Mais les méthodes de Bernard Tapie créent de la crispation. "Il fonçait dans le tas, ce qui n'a pas plu à certains", relate Richard Attagnant. L'homme d'affaires pouvait aussi facilement se montrer "familier" ou "grossier" avec le personnel. Sur le front de l'emploi, des salariés sont licenciés dès l'année de son arrivée : 46 en mai, 56 en juillet, rappelait un député communiste en 1995, alors qu'il s'était engagé à maintenir les 300 emplois de Béthune (Pas-de-Calais) et à créer deux ateliers. Certains n'ont pas retrouvé d'emploi et en veulent toujours à Bernard Tapie, près de quarante ans après. "J'ai reçu des e-mails hargneux" après l'annonce de la mort de l'ancien ministre, relate Richard Attagnant.

En revanche, ceux qui avaient conservé leur poste ont écrit à l'ancien responsable syndical en étant plus mesurés. "Le premier mail que j'ai reçu disait : 'J'ai mal au cœur. Avec lui, au moins, on avait du travail et beaucoup de commandes', rapporte Richard Attagnant. J'ai même une opposante qui m'a écrit : 'Que de souvenirs de combats, bons et mauvais. Qu'il repose en paix'."

Testut est transféré au Consortium de réalisation du Crédit lyonnais en 1995. L'année suivante, Bernard Tapie est condamné pour "abus de biens sociaux" aux dépens de Testut. Il écope de deux ans de prison avec sursis, 45 735 euros d'amende et cinq ans d'interdiction de gérer une entreprise. En 1999, l'entreprise est cédée au groupe américano-suisse Mettler Toledo, numéro un mondial du pesage. Elle sera mise en liquidation quatre ans plus tard.

Chez Terraillon, "les réunions marketing que j'ai pu faire avec lui, c'était exceptionnel"

Comme pour Testut, Bernard Tapie fait l'acquisition de Terraillon, basé à Annemasse (Haute-Savoie), pour un franc symbolique, en 1981. Il dit vouloir "sauver les employés" de cette entreprise spécialisée dans les pèse-personnes.

D'emblée, il fait forte impression auprès des salariés. "Les réunions marketing que j'ai pu faire avec lui, c'était exceptionnel parce qu'on se disait : 'Pourquoi on n'y a pas pensé' ? Il synthétisait tout de suite", se souvient auprès de France 3 Auvergne Rhône-Alpes Guy Mairot, ancien directeur du pôle Recherche et développement chez Terraillon. Mais ils déchantent rapidement. "Il a fait du foot, de la politique… Il a fait tellement d'autres choses qu'il n'a plus rien fait pour ses entreprises", poursuit-il.

La société enregistre 18,6 millions de francs de pertes en 1993, et emploie cinq fois moins de personnel, relève Ouest-France"Il aurait fallu un petit peu d'investissement dans l'entreprise, alors que monsieur Bernard Tapie, depuis qu'il est ici, n'a jamais mis un centime dans la production", grince une salariée devant les caméras de France 3, en 1986.

A l'époque, Bernard Tapie lui-même concède des erreurs, sans partager l'avis de cette employée. "On a souffert d'une chose et cette expérience nous montre qu'il ne suffit pas de faire son métier d'industriel, il faut aussi savoir communiquer et on l'a mal fait", déclare alors l'homme d'affaires.

La chute se poursuit et Terraillon est reprise par le Crédit lyonnais en 1994. L'entreprise est ensuite revendue à un fonds d'investissement. Elle existe toujours. La Scaime, qui a pris place dans les locaux de Terraillon, "est aujourd'hui l'un des leaders mondiaux du pesage avec 90 collaborateurs", rappelle France 3 Auvergne Rhône-Alpes.

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