Vrai ou fake La France reconnaît-elle que Taïwan fait partie de la République populaire de Chine, comme l’affirme Jean-Luc Mélenchon ?

Critiqué dans son propre camp pour ses propos, le chef de LFI avance qu’il ne fait que répéter la position officielle de la France. Jean-Luc Mélenchon fait effectivement référence aux textes fondateurs de la diplomatie française sur Taïwan, mais les sinologues recommandent une interprétation plus nuancée.

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Un hélicoptère fait flotter le drapeau taïwanais durant une répétition pour le défilé de la fête nationale, à Taoyuan (Taïwan), le 28 septembre 2021. (CENG SHOU YI / NURPHOTO)

Le malaise est patent dans les rangs de la Nupes. Alors que la Chine populaire se lance dans des exercices militaires pour protester contre la visite de l'élue américaine Nancy Pelosi à Taïwan, la polémique monte contre Jean-Luc Mélenchon. En cause, des propos du chef de La France insoumise jugés favorables au régime de Pékin : la venue de la présidente de la Chambre des représentants est "une provocation" et "il y a qu’une seule Chine, dont Taïwan fait partie", déclare Jean-Luc Mélenchon les 3 et 6 août sur son blog. Une position jugée "cynique" pour Julien Bayou, secrétaire national d'Europe Ecologie-Les Verts et député de la Nupes : "Ce n'est pas possible, sous prétexte de je ne sais quelle soi-disante 'provocation', de considérer que l'intimidation de la Chine à l'égard de Taïwan est acceptable", dénonce le secrétaire d'EELV sur BFM

Devant le tollé, Jean-Luc Mélenchon se défend : quand il évoque le principe de la Chine unique et l’appartenance de Taïwan à la République populaire de Chine, il soutient qu’il ne fait "que répéter la doctrine constante [de la France] depuis 1965 à propos de la Chine", formulée par "de Gaulle". Jean-Luc Mélenchon dit-il vrai ou fake ?

1964 : la France acte sa politique "d'une seule Chine"

Pour comprendre la position de la France, il faut revenir un instant sur l'histoire de la Chine. La crise actuelle est l'héritière d'une guerre civile qui débute dans les années 1920 entre deux mouvements politiques chinois : le Parti communiste, dirigé par Mao Zedong, et le Kuomintang, un parti nationaliste mené par Tchang Kaï-chek qui dirige alors le gouvernement officiel de la Chine, la République de Chine. En 1949, après plusieurs millions de morts, Mao remporte cette guerre fratricide et fonde la République populaire de Chine avec, comme capitale, Pékin. Battu, le Kuomintang part se réfugier sur l'île de Taïwan et déplace le gouvernement de la République de Chine à Taipei. Deux Etats chinois se font face, sachant que la Chine continentale, dirigée par les communistes, représente l'immense majorité du territoire et de la population. La France estime cependant, à cette époque, que les autorités de Taipei restent le représentant légal de toute de la Chine.

Mais la situation change quand le général de Gaulle entreprend de reconnaître le gouvernement de la République populaire de Chine. Le 17 janvier 1964, un communiqué est publié par le Quai d’Orsay et le ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine. Il consacre l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine communiste. Dès lors, le cadre de la diplomatie française sur Taïwan est fixé : "C’est ce qu’on appelle la politique d’une seule Chine" au nom de laquelle "la France reconnaît le gouvernement de la République populaire de Chine comme le seul représentant de la Chine", explique Antoine Bondaz, directeur du Programme Taïwan à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Après le communiqué de 1964, les relations diplomatiques avec la République de Chine installée à Taïwan sont rompues, à l’initiative des autorités de Taipei. "La France instaure cependant des coopérations [non officielles] avec Taïwan", souligne Antoine Bondaz.

1994 : Taïwan reconnue comme "une partie intégrante du territoire chinois"

Le communiqué de 1964 ne se prononce toutefois pas sur la question du territoire de Taïwan, qui n’est même pas mentionné dans la déclaration. Car en 1964, "la France ne souhaitait pas rompre avec la République de Chine, mais conserver des relations différentes", indique Jean-Pierre Cabestan, sinologue et directeur de recherche émérite au CNRS.

La problématique de la souveraineté taïwanaise n'est explicitement évoquée que trente ans plus tard, dans un autre communiqué sino-français publié le 12 janvier 1994 à propos du "rétablissement de relations de coopération entre la France et la Chine". Dans ce communiqué, le gouvernement français déclare alors que Taïwan est "une partie intégrante du territoire chinois". Il s'agit "d'une concession de la France qui va plus loin que ce que font les autres pays, concédée à la suite des pressions sans précédent de la Chine contre le gouvernement Balladur après les ventes françaises d’armes à Taïwan", décrypte Antoine Bondaz. A la fin des années 1980, plusieurs contrats d’armements avaient été en effet conclus avec Taipei, notamment la livraison de frégates et d’avions militaires Mirage 2000, provoquant l’ire de Pékin.

Une position française ambiguë

En première lecture, les documents diplomatiques donnent donc raison à Jean-Luc Mélenchon, même si contrairement à ce qu’il sous-entend sur son blog, le général de Gaulle n’a jamais déclaré officiellement que Taïwan appartenait à la Chine. En pratique cependant, la position de la France est plus ambiguë que ce que déclare le chef de La France insoumise.

Une subtilité sémantique d’abord : "La France ne dit pas explicitement que Taïwan fait partie de la République populaire de Chine, il n’y a eu aucune déclaration" en ce sens, fait remarquer Antoine Bondaz. Aussi "hypocrite" que cela puisse paraître, indique le chercheur, en langage diplomatique ce détail à toute son importance. "Il permet d’éviter à la France de se prononcer [entièrement] sur les questions de souveraineté" et donc "de ne pas se mettre en porte-à-faux avec nos alliés et partenaires", comme les Etats-Unis qui ne prennent officiellement pas position sur l’appartenance de Taïwan. De plus, avec cette ambiguïté, "on peut plus facilement assumer nos coopérations" avec Taipei, estime Antoine Bondaz.

Ensuite, il apparaît que les usages diplomatiques ont évolué depuis 1994 : les communications actuelles du ministère des Affaires étrangères ne font plus mention de l’appartenance de Taïwan à la Chine. "Si on continue d’affirmer qu’il y a une seule Chine, on ne dit pas clairement quel est le statut de Taïwan dans la République populaire de Chine" explique Jean-Pierre Cabestan. "Quand Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères lors du précédent gouvernement, s’exprime en 2021 lors d’une question à l’Assemblée nationale sur Taïwan, il ne fait pas référence au communiqué de 1994, mais seulement à la politique d’une seule Chine", ajoute Antoine Bondaz.

Contacté par franceinfo pour préciser la position officielle de la France sur Taïwan, le Quai d’Orsay renvoie à une déclaration récente de Catherine Colonna, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, à Libération (article payant)"La position de la France à l’égard de la Chine n’a pas changé depuis sa reconnaissance de la République populaire de Chine en 1964 et donc la France s’en tient à sa politique d’une seule Chine." Dans son intervention la plus récente sur Taïwan, la ministre des Affaires étrangères ne fait donc pas non plus référence à une quelconque appartenance de l'archipel taïwanais à la Chine.

"Il est problématique de reprendre les éléments de langage de Pékin"

D'autres mots de Jean-Luc Mélenchon dans sa note de blog ont néanmoins pu faire tiquer son camp. Quand le chef de LFI estime que "les Chinois régleront le problème [de la souveraineté de Taïwan] entre eux (...) il laisse ainsi ouverte la porte de l’annexion," déplore Olivier Faure, premier secrétaire du PS, dans le JDD. Selon les sinologues, Jean-Luc Mélenchon ne tient pas compte d’intérêts cruciaux pour  l’Hexagone. 

Pour des raisons économiques tout d'abord. "On ne peut pas se passer de Taïwan, les trois quarts des microprocesseurs, ceux qui sont utilisés dans votre téléphone, y sont fabriqués, rappelle Emmanuel Lincot, professeur à l'Institut catholique de Paris, sinologue et chercheur à l’Iris. Le deuxième point, c’est qu'on ne peut pas non plus se passer de la libre-circulation des hommes et des marchandises dans le détroit de Taïwan. Or si la Chine communiste s'empare de Taïwan, c’en est fini de cette circulation."

"Il y a aussi des valeurs démocratiques" à défendre ajoute Jean Pierre Cabestan, "des valeurs communes pour lesquelles l’Europe et la France ont un rôle à jouer" estime le professeur. "Jean-Luc Mélenchon a raison quand il parle d’une seule Chine et on peut critiquer l’influence des Etats-Unis à Taïwan", concède Antoine Bondaz. En revanche, il est problématique, selon lui, de "reprendre les éléments de langage de Pékin et de nier la volonté des Taïwanais de choisir leur propre avenir", conclut le chercheur.

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