Laurent Wauquiez a-t-il fait exprès de tenir des propos polémiques face aux étudiants de l'EM Lyon ?

Le président des Républicains a été enregistré à son insu lors de son cours à l'EM Lyon Business School, à Ecully (Rhône), jeudi et vendredi. Mais souhaitait-il vraiment que ses propos restent privés ? Eléments de réponse. 

Le président des Républicains, Laurent Wauquiez, lors du conseil national du parti, le 27 janvier 2018 à Paris. 
Le président des Républicains, Laurent Wauquiez, lors du conseil national du parti, le 27 janvier 2018 à Paris.  (SERGE TENANI / CROWDSPARK / AFP)

Nicolas Sarkozy mettant ses ministres sur écoute, Emmanuel Macron ayant "téléguidé" la chute de François Fillon, Gérald Darmanin faisant du "Cahuzac puissance 10"... Près de trois jours après son cours donné à l'EM Lyon Business School, à Ecully (Rhône), les propos de Laurent Wauquiez continuent de susciter de vives réactions. Ces paroles, virulentes à l'égard de certains politiques, ont été enregistrées à l'insu du président des Républicains, assure ce dernier, par l'un des étudiants assistant au cours. Elles ont été diffusées vendredi 16 février, par l'émission de TMC "Quotidien". 

"Les propos qui ont été diffusés par l'émission 'Quotidien' ont été enregistrés de façon illégale, avec des méthodes peu déontologiques qui ouvrent la voie à des suites judiciaires", a réagi Laurent Wauquiez samedi matin. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes a assuré que "ces propos ont été tenus dans le cadre privé d'un enseignement, au cours d'une discussion libre avec des étudiants, parfois sur le ton de l'humour". 

Le chef des Républicains pensait-il vraiment que ses paroles resteraient entre les murs de l'EM Lyon ? Ne s'agit-il pas, au contraire, d'une stratégie politique bien calculée ? 

"Il était conscient des risques de fuites"

Laurent Wauquiez avait prévenu son audience. "Si j'ai la moindre interface qui sort par le moindre élève, là pour le coup ça se passera très mal", a déclaré l'homme politique devant les étudiants de l'EM Lyon, selon la vidéo diffusée par "Quotidien". Pensait-il réellement que cet avertissement serait suivi à la lettre ? "Je pense que ça lui a échappé, réagit Arnaud Mercier, enseignant en sciences de l'information et de la communication à l'Université Paris 2, auprès de Ouest-France. Il a passé un contrat avec ses étudiants : si vous voulez que je parle franchement, ne diffusez pas." 

D'autres, pourtant, sont convaincus que le président des Républicains avait parfaitement à l'esprit la possible diffusion de ses propos. "Compte tenu de sa finesse d'esprit, je ne peux pas imaginer qu'il n'ait pas intégré le fait que cela pouvait sortir", répond à franceinfo Fabrice Veysseyre-Redon, rédacteur en chef au sein du groupe Ebra et auteur de Laurent Wauquiez, la conquête du pouvoir, qui doît paraître en mai. "Il est suffisamment expert, bien sûr qu'il savait que cela pouvait fuiter", confirme Philippe Langenieux-Villard, auteur du livre Le Dangereux sur le président des Républicains. Le maire d'Allevard (Isère) a quitté Les Républicains après l'élection de Laurent Wauquiez à la tête du parti, rapporte Le Dauphiné libéré. "Il est possible qu'il regrette, poursuit Philippe Langenieux-Villard auprès de franceinfo. Mais il était conscient des risques de fuites." 

Lorsqu'on est un homme politique de son envergure, une réunion à trois, ce n'est déjà plus secret.Philippe Langenieux-Villard, ex-LR et auteur de "Le Dangereux"à franceinfo

"Ou Laurent Wauquiez est extrêmement naïf, ou nous sommes devant une opération buzz très bien faite", poursuit Philippe Moreau Chevrolet, communicant et président de MCBG Conseil, auprès de 20 Minutes. Une stratégie "qui lui permet de dire ce qu’il ne peut pas dire sur un plateau télé tout en se gardant la possibilité de s’excuser ou de dire qu’il a mal été compris", développe le communicant. Bruno Cautrès, politologue également interrogé par 20 Minutes, abonde : "Laurent Wauquiez est tout sauf un amateur sur la communication. Il pèse chacun de ses mots et donne l’impression de passer le concours de l’agrégation en permanence." 

La stratégie du "parler cash" et "vrai" 

Au-delà d'une volonté de mener une possible "opération buzz", le ton, mais également les mots employés par Laurent Wauquiez face aux étudiants, traduisent un trait clair de la stratégie politique du chef des Républicains. "Ce ton assez simple qu'il utilise est un ton très calculé, affirme Philippe Langenieux-Villard. Il a appris à parler simple avec l'espoir d'être mieux compris, afin de donner un sentiment de proximité avec les Français. 'Parler vrai', parler brut est dans son ADN depuis un certain nombre d'années." 

Je le crois très fin dans son analyse des situations et des personnes. Il veut montrer son émancipation, montrer qu'il est cash, montrer qu'il parle vrai.Philippe Langenieux-Villard à franceinfo

Interrogé par Ouest-France, Philippe Moreau-Chevrolet valide cette analyse. Pour le communicant, "l'enjeu" de Laurent Wauquiez est, entre autres, de "retrouver une authenticité et une vérité", "alors qu’on l’accuse d’être un pur produit marketing et de se teindre les cheveux pour faire plus vieux." D'où, peut-être, sa reconnaissance face aux étudiants de dire du "bullshit sur un plateau médiatique" ?  

Pour Fabrice Veysseyre-Redon, ce "parler vrai" est plus qu'une manœuvre politique. Il s'agit d'un véritable trait de personnalité. "Ce qu'il a fait est très révélateur de ce qu'il est", explique le journaliste, qui observe l'homme politique depuis plus de vingt ans. "C'est quelqu'un de très cash. C'est le vrai Laurent Wauquiez que ces étudiants ont vu."

Laurent Wauquiez a longtemps été quelqu'un qui montait sur le ring, et qui tapait très fort. Ça fait partie de sa personnalité : il aime quand ça castagne.Fabrice Veysseyre-Redon, journaliste et auteurà franceinfo

Se montrer comme le principal opposant

Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy, Gérald Darmanin ou Angela Merkel... Les tacles lancés par Laurent Wauquiez jeudi et vendredi à l'EM Lyon traduisent-ils aussi une volonté de capter un certain électorat ? Pour Philippe Moreau Chevrolet, ces cibles semblent "très précises, trop précises pour être naturelles". "Darmanin, Merkel, Macron... C'est lui contre les élites", interprète Fabrice Veysseyre-Redon, qui y relève une forme de trumpisme à la française. 

Concernant ses propos sur la responsabilité d'Emmanuel Macron dans la défaite de François Fillon, Philippe Langenieux-Villard y voit une "obsession", "celle de ne jamais respecter l'institution présidentielle", explique-t-il auprès de franceinfo. "Il espère ainsi obtenir le statut de principal opposant", développe l'ancien membre des Républicains. Pour lui ces paroles sont "symptomatiques d'une volonté de provoquer", de rejeter les élites – et ainsi l'Elysée. 

Pour Bruno Cautrès, cité par 20 Minutes, ces critiques bien ciblées, notamment envers Gérald Darmanin, ancien LR devenu ministre d'Emmanuel Macron, visent également à "caresser ses supporters dans le sens du poil". "Il est dans une dynamique au sein de militants de son parti, et le coup du cabinet noir contre François Fillon est une manière de leur offrir l’histoire qu’ils veulent, interprète le politologue. Cette fuite n’est donc pas préjudiciable pour ce qui est sa priorité actuelle : s’affirmer comme le chef de LR."