"Notre maison brûle et nous regardons ailleurs" : on vous raconte l'histoire de cette formule emblématique de Jacques Chirac

L'ancien président de la République, mort jeudi à l'âge de 86 ans, a marqué les esprits avec plusieurs discours. L'un d'entre eux fut prononcé au sommet de la Terre, à Johannesburg (Afrique du Sud), le 2 septembre 2002. 

Jacques Chirac, lors du sommet de la Terre à Johannesburg (Afrique du Sud), le 2 septembre 2002. 
Jacques Chirac, lors du sommet de la Terre à Johannesburg (Afrique du Sud), le 2 septembre 2002.  (PATRICK KOVARIK / AFP)
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Des mots forts, visant à marquer les esprits – et empruntés à quelqu'un d'autre. En écrivant "Notre maison brûle" sur Twitter, jeudi 22 août, Emmanuel Macron s'est ouvertement inspiré d'un prédécesseur, afin d'alerter sur les ravages des incendies en Amazonie

C'est Jacques Chirac, le 2 septembre 2002, en plein sommet de la Terre à Johannesburg (Afrique du Sud), qui a été le premier homme d'Etat à avoir prononcé cette formule. "Notre maison brûle" restera gravée dans les esprits, jusqu'à la mort de l'ancien chef d'Etat, jeudi 26 septembre, à l'âge de 86 ans.   

Un discours deux fois plus long que prévu

En ce début du mois de septembre 2002, le Sommet mondial sur le développement durable bat son plein à Johannesburg. Depuis son lancement le 26 août, l'événement décennal, suite logique des sommets de Stockholm (1972), de Nairobi (1982) et de Rio de Janeiro (1992), rassemble dirigeants, représentants d'ONG et d'entreprises et journalistes. L'objectif : permettre "au monde entier de se pencher sur les mesures propres à assurer le développement durable", précise l'ONU.

Arrivé pour deux jours en Afrique du Sud, Jacques Chirac, aux débuts de son deuxième mandat, compte bien s'imposer comme l'une des figures de ce sommet. Il profite de l'absence des Etats-Unis, se souvient LibérationD'après l'AFP, le président français cumule les discussions et prises de parole. Réunion avec les représentants des pays francophones, table ronde sur la diversité culturelle... "Il nous a reçus près de trois heures. (...) Il nous a sciés", rapporte auprès de Libération un collectif d'ONG l'ayant rencontré à Johannesburg. 

En parallèle des rencontres multipliées en 48 heures, Jacques Chirac prend la parole lors de l'assemblée plénière du sommet. Le président français fait face à une centaine de ses homologues et chefs de gouvernement du monde entier. "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs", lance-t-il, le ton sûr et la voix qui porte. "La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l'admettre. L'humanité souffre. (...) La Terre et l'humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables." 

Il est temps, je crois, d'ouvrir les yeux. Sur tous les continents, les signaux d'alerte s'allument. (...) Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d'un crime de l'humanité contre la vie. (...) L'humanité a rendez-vous avec son destin.Jacques Chiraclors du sommet de la Terre en 2002

Doublant son temps de parole initial, selon Libération, Jacques Chirac évoque frontalement les "catastrophes naturelles" et "crises sanitaires" en Europe, l'économie américaine "boulimique en ressources naturelles" ou encore "la multiplication des pollutions" en Asie.

Une intervention saluée par l'assemblée

Son discours (publié en intégralité par Le Journal du dimanche) appelle à la "responsabilité collective", avant tout celle des pays développés, et à une "révolution écologique" face au changement climatique qui "nous menace d'une tragédie planétaire". Jacques Chirac reçoit une salve d'ovations et d'applaudissements, se remémore auprès de franceinfo l'ancien ministre de l'Environnement Yves Cochet, présent à Johannesburg. Le discours chiraquien "a produit un grand effet", avec des réactions "très enthousiastes", souligne l'ex-élu écologiste.

Il s'est pris en quelque sorte pour Charles de Gaulle à Johannesburg, et cela a été marquant. On s'en souvient encore.L'ancien ministre Yves Cochetà franceinfo

Comment expliquer un discours aussi offensif sur l'environnement, dans un contexte où les prises de positions écologistes étaient bien moins prises en compte ? Aux yeux d'Yves Cochet, "Jacques Chirac a été influencé par Nicolas Hulot", qui le conseillait à l'époque sur les questions d'environnement. "Il était toujours prêt à s'adapter aux situations, en fonction des publics auxquels il s'adressait. Il s'est dit que cela ferait bonne impression." 

Une formule que Jacques Chirac n'a pas écrite

D'après BFMTV, le chef de l'Etat a bien été guidé par son conseiller pour la rédaction de ce discours. Nicolas Hulot et Jacques Chirac sont proches, et se rendent d'ailleurs ensemble au sommet de la Terre de Johannesburg. Un ancien membre de la cellule diplomatique présidentielle, contacté par franceinfo et souhaitant garder l'anonymat, a eu lui aussi, avec d'autres conseillers, l'occasion de travailler sur le texte. 

Le président voulait un discours qui marque les esprits et place la communauté internationale devant ses responsabilités.Un ancien membre de la cellule diplomatique présidentielleà franceinfo

"Alors que l’impasse du modèle de croissance actuelle était déjà claire, il fallait un mouvement fort de la France pour surmonter les résistances des intérêts immédiats", analyse l'ex-responsable. Pour mettre au point cette prise de parole, ce dernier confirme à franceinfo avoir travaillé "en concertation étroite au sein du cabinet, mais aussi avec des personnalités comme Nicolas Hulot". A l'époque, la presse se fait l'écho de ce lourd travail d'équipe. Un conseiller du président, cité par Libération, assure que "Chirac a bossé comme un dingue sur sa déclaration de Johannesburg".

Il a passé tout le mois d'août à potasser.Un proche de Jacques Chiracdans "Libération"

L'un de ces hommes de l'ombre est-il à l'origine de la fameuse formule "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs" ? Pas tout à fait. L'idée vient en réalité de Jean-Paul Deléage, alors professeur d'histoire de l'écologie à l'université d'Orléans. Le fondateur de la revue Ecologie & Politique a été consulté par Jacques Chirac et ses conseillers pour relire leur ébauche du discours. 

Ils m'ont demandé ce que j'en pensais. Je trouvais le discours bon, je leur ai simplement proposé une ou deux formules, dont celle de 'la maison qui brûle'.Jean-Paul Deléageà franceinfo

Contrairement à ce qui a pu être dit à l'époque, Jean-Paul Deléage ne s'est pas inspiré de la chanson Beds are Burning dans laquelle les Australiens de Midnight Oil entonnent : "Comment dormons-nous alors que nos lits brûlent ?" "Je ne connaissais pas ce groupe !" sourit l'universitaire. Auprès de franceinfo, ce dernier assure que l'idée lui est venue spontanément, à la relecture du texte. 

Un engagement écologique stratégique

Dix-sept ans après le sommet de Johannesburg, Jean-Paul Deléage, qui a personnellement rencontré Jacques Chirac, reste convaincu d'une chose. Il avait, dit-il, "une conscience des problèmes écologiques bien supérieure à celle de tous les chefs d'Etat de l'époque".

Etant ami de Nicolas Hulot, il avait compris avant beaucoup d'autres l'importance de cette question du changement climatique.Jean-Paul Deléageà franceinfo

L'ex-membre de la cellule diplomatique de la présidence partage ce constat d'une conviction profonde du président. "Pour lui, la question écologique ne pouvait être dissociée de la lutte contre la pauvreté et pour la paix", également appuyée dans son allocution en Afrique du Sud, estime-t-il. "Ce discours est dans le prolongement d’un engagement de longue date, poursuit cette source. Vous en trouverez l’inspiration déjà lors du G7 de Lyon en 1997, lors du sommet de Monterrey au Mexique, début 2002, ou par son engagement pour la lutte contre le sida dès 1996."

Il y a aussi, relève Libération, une stratégie politique derrière ces mots très forts à Johannesburg. En cette rentrée de 2002, "Chirac est sidéré d'avoir survécu à la dissolution ratée et aux affaires. Il n'a plus d'échéances en France et veut que le monde entier l'aime", commente auprès du quotidien un ministre du gouvernement Jospin. Et depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1997, le président souhaite miser sur son "domaine réservé" : l'international, la mondialisation et la protection de l'environnement.

"Il est alors d'autant plus facile pour lui de se poser progressivement en garant d'une autre globalisation qu'il n'a pas le nez dans le guidon", juge une source institutionnelle dans Libération. C'est ainsi qu'en 1998, au G8 de Birmingham (Royaume-Uni), Jacques Chirac appelle à la sauvegarde des forêts tropicales, rappelle Libération. Ou qu'en 2002, il tient un discours sur l'écologie près du Mont-Saint-Michel "dix fois plus fort que celui de Jospin", selon un responsable de Greenpeace de l'époque.

Une déclaration suivie de peu d'effets

Mais pour Yves Cochet, cette "excellente rhétorique" à Johannesburg n'a pas été suivie d'actes suffisants sur le climat. Comme le relève L'Humanité le 3 septembre 2002, alors que les dirigeants britannique et allemand s'engagent à dédier 500 millions d'euros pour le développement des énergies renouvelables, "Jacques Chirac s'est contenté de grandes déclarations". Côté français, la Charte de l'environnement sera toutefois intégrée à la Constitution en 2005.

A l'issue du sommet, même Nicolas Hulot ne cache pas sa désillusion.

Un tel déploiement d'énergie et de telles sommes de déclarations d'intention pour au final accoucher de quelque chose d'aussi modeste apparaît dérisoire. C'est très décevant.Nicolas Hulotaprès le sommet de Johannesburg

Celui qui deviendra ministre de la Transition écologique et solidaire avait tout de même un espoir, à l'issue de ce discours de Jacques Chirac. "Le sommet va réveiller les consciences sur la nécessité pour la communauté internationale d'installer un nouveau mode de fonctionnement et de créer une nouvelle société", plus respectueuse du climat, espérait Nicolas Hulot en 2002. Dix-sept ans plus tard pourtant, la formule chiraquienne reste terriblement d'actualité.