Jacques Chirac ou l’adaptation de la diplomatie française aux temps nouveaux

A l'Elysée, Jacques Chirac a été confronté à des situations diplomatiques très délicates. Mais quel bilan retient-on de sa présidence en matière de politique étrangère ? L'avis du géographe et diplomate Michel Foucher.

Jacques Chirac et Nelson Mandela à Johannesburg, le 2 septembre 2002
Jacques Chirac et Nelson Mandela à Johannesburg, le 2 septembre 2002 (PATRICK KOVARIK / AFP)

Michel Foucher est l'auteur de l'Atlas de l’influence française au XXIe siècle (Robert Laffont) a été interviewé en 2016 par Hervé Brusini. Cette interview a été actualisée par Michel Foucher le 26 septembre 2019.

Hervé Brusini : Jacques Chirac a-t-il exercé une influence sur les affaires mondiales ?

Michel Foucher : incontestablement, il a eu une influence en son temps. Il a d'abord fait comme ses prédécesseurs : du gaullisme sans de Gaulle. Dans un premier temps, il a mené une politique autonome, notamment vis-à-vis des Etats-Unis, s’est intéressé au multilatéralisme et au Tiers-Monde.

Mais progressivement, la France s’est éloignée de cet héritage, et d’une grande politique étrangère d’influence et de grandeur. On peut voir là le rôle des attentats du 11-Septembre aux Etats-Unis. Mais aussi d’une prise de conscience, chez Jacques Chirac, du fait que la France n’était plus de taille à résister à Washington. Même s'il a refusé de s’engager dans la désastreuse aventure américaine en Irak. Ce refus était un peu le dernier fait d’armes.

Ce rapprochement avec les Etats-Unis a eu lieu dès juin 2003, lors du sommet d’Evian (rencontre des pays du G8, NDLR). On a alors vu la politique étrangère française évoluer. Avec une réflexion sur l'Otan ou un rapprochement avec Israël, concrétisé par la visite à Paris d’Ariel Sharon. Résultat : aujourd’hui, le vrai partenaire de la "relation spéciale" avec Washington, ce n’est plus Londres, mais Paris. On le constate avec les interventions en Libye, dans les pays du Sahel et dans la zone Irak-Syrie. La coopération opérationnelle est intense et efficace et les armées françaises sont respectées du Pentagone.

La France a dû s'adapter à la réalité de la puissance américaine, ce qui fait peser une menace sur l’ambition d’autonomie de la politique étrangère. Le rôle joué par Paris pour assurer le succès de la conférence mondiale sur le climat (Cop 21) n’a été rendu possible que dans la mesure où les Etats-Unis et la Chine ont joué le jeu. Pour Pékin, le climat est devenu un enjeu de politique intérieure.

Jacques Chriac s\'adresse à la tribune de l\'ONU, le 19 septembre 2006, lors de la 61e session de l\'Assemblée générale de l\'organisation.
Jacques Chriac s'adresse à la tribune de l'ONU, le 19 septembre 2006, lors de la 61e session de l'Assemblée générale de l'organisation. (TIMOTHY A. CLARY / AFP)

Le président Macron se situe dans cette ligne volontariste : autonomie et initiative. Mais il n’a consenti au Quai d’Orsay qu’un budget réduit à la portion congrue, ce qui le prive des moyens financiers d’une politique d’influence. 

Et pour revenir au rôle spécifique de Jacques Chirac…

Il était très intéressé par la politique étrangère et le multilatéralisme, et il a su adapter la France aux nouvelles réalités. Il a bien compris le phénomène de l’émergence, en identifiant les dirigeants eux-mêmes émergents : Luis Inacio Lula da Silva (Brésil), Mahathir Mohamad (Malaisie), Turgut Ozal (Turquie), Manmohan Singh (Inde) et Vladimir Poutine (Russie), et a positionné notre pays en conséquence. Il a su établir des relations avec la Turquie, la Malaisie, le Japon, l’Inde, la Russie… Ce qui a permis à la France de signer des contrats, par exemple pour la vente de sous-marins à la Malaisie. Les effets ont été extrêmement positifs et perdurent de nos jours grâce à des liens bilatéraux. Aujourd’hui, nos relations avec la Russie sont pires qu’à l’époque de l’Union soviétique. Macron tente de renouer une relation, dans les pas de Chirac.

Lui-même était intéressé par le vaste monde. Il a peut-être été le dernier président à aborder les questions internationales d’un point de vue à la fois culturel et géopolitique. Il ne les envisageait pas d’un point de vue technocratique. Il aimait les contacts humains : c’était frappant de voir qu’il s’intéressait aux leaders du monde en tant que personnes, il les jugeait en tant que telles. J’en ai été le témoin direct. Une rencontre avec lui était centrée sur les fondamentaux et la longue durée.

S’il n’y avait qu’un seul fait de la diplomatie de Jacques Chirac à mentionner, lequel retiendriez-vous ?

Le refus de mêler la France à la guerre en Irak en 2003. Aujourd’hui, on voit le résultat de cette guerre. Lui, dès le départ, considérait que c’était une catastrophe dans un pays, l’Irak, sans doute aussi complexe que le Liban, qui était son prisme. George Bush junior était un ignorant ; il ne savait pas ce qu’était le chiisme et donc son rôle possible en Irak après la destruction du pouvoir sunnite. Le président Macron a repris le flambeau de Chirac sur l’Iran.

Dans le passé, on lui a rapproché sa proximité avec l’Irak et Saddam Hussein, et d’avoir signé un traité sur le nucléaire avec Bagdad quand il était Premier ministre entre 1974 et 1976…

Dans les années 1970, tout le monde allait à Bagdad ! Lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), l’Occident a choisi le second contre le premier. Chez François Mitterrand, par exemple, c’était clairement assumé : ne pas permettre à la frontière entre Perses et Arabes de bouger. Saddam était alors perçu comme un moderniste, laïc et son ministre des affaires étrangères, Tarek Aziz, était un chrétien, fort fréquentable. L’Iran continue de nous reprocher ce choix, prolongé par notre partenariat sans faille avec l’Arabie saoudite. En politique étrangère, les intérêts ne peuvent pas toujours coïncider avec les valeurs.