Grand entretien Biopic de Bernadette Chirac : "Elle n'était pas une féministe revendiquée mais elle a porté une partie du combat des femmes"

Article rédigé par Fabien Jannic-Cherbonnel
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Bernadette Chirac, la femme de l'ancien président Jacques Chirac, à l'Elysée à Paris le 17 mai 1995. (GEORGES BENDRIHEM / AFP)
Le choix de la réalisatrice Léa Domenach de réaliser un film sur l'ancienne Première dame ne doit rien au hasard, tant elle a marqué les Français et les Françaises. Erwan L'Eléouet, auteur de "Bernadette Chirac, les secrets d'une conquête", revient sur sa personnalité.

Une femme "blessée", détestée et effacée qui prend sa revanche. C'est en quelques mots le résumé du film Bernadette de Léa Domenach, qui sort en salle mercredi 4 octobre. Si la réalisatrice a pris des libertés avec la réalité, le choix de réaliser un biopic sur Bernadette Chirac, incarnée par Catherine Deneuve à l'écran, ne doit rien au hasard. Un temps mal-aimée des Français et des Françaises, car perçue comme rêche, conservatrice et bourgeoise, la femme de Jacques, longtemps dans son ombre, a finalement réussi à laisser sa patte sur la fonction de Première dame.

Un peu plus de 15 ans après son départ de l'Elysée, celle qui a aussi été élue locale en Corrèze est toujours associée à l'opération Pièces jaunes dans l'imaginaire collectif. La réalisatrice de Bernadette n'est même pas loin d'en faire une icône féministe avec son film. Pourquoi Bernadette fascine-t-elle encore autant ? Franceinfo a posé la question à Erwan L'Eléouet, auteur de Bernadette Chirac, les secrets d'une conquête (éd. Fayard) et rédacteur en chef de l'émission "Un jour, un destin".

Franceinfo : Avez-vous été surpris par l'annonce de la réalisation d'un film sur Bernadette Chirac. Pourquoi pas une œuvre sur Anne-Aymone Giscard d'Estaing ou Claude Pompidou ?

Erwan L'Eléouet : Ce qui peut être surprenant, c'est de se dire que l'on réalise un film sur une personnalité qui est toujours vivante. Cela peut être délicat. Par contre, je ne suis pas surpris qu'elle ait été choisie comme sujet, car elle a imprimé quelque chose dans l'esprit des Français. Elle est l'une des Premières dames les plus populaires de l'histoire de la Ve République, notamment parce qu'elle est restée douze ans à l'Elysée, où elle a imprimé sa marque.

Surtout, il y a dans la vie de Bernadette Chirac un ressort dramatique qui explique que la réalisatrice se soit intéressée à elle plutôt qu'à Anne-Aymone Giscard d'Estaing ou Claude Pompidou. Quand elle rentre à l'Elysée en 1995, elle est effacée, et même évincée, par son propre camp. Sa fille, Claude Chirac, l'a mise de côté avec l'accord de son père. D'une certaine façon, elle a ensuite pris sa revanche en revenant sur le devant de la scène.

L'une des scènes du film montre justement Bernadette Chirac décidant de redorer son image avec l'aide de l'ancien préfet Bernard Niquet, incarné par Denys Podalydès. Avait-elle conscience de la manière dont elle était perçue par la population ?

Oui, absolument, et c'est ça qui l'a aidée à prendre sa revanche. Elle a vraiment été une figurante de la carrière de son mari dans un premier temps, notamment quand il était maire de Paris. Elle n'avait pas le droit à la parole et quand elle la prenait, on la sentait tellement maladivement timide qu'on en était presque inquiet pour elle.

"Elle avait appris à vivre avec un homme qui était un guerrier de la politique, en se mettant au service de son ambition, ce qui fait qu'elle s'est oubliée pendant longtemps."

Erwan L'Eléouet, auteur de "Bernadette Chirac, les secrets d'une conquête"

à franceinfo

Bernadette Chirac avait conscience d'avoir un capital sympathie qui était en déficit par rapport à Jacques, qui était un séducteur, avec beaucoup de charisme et une sympathie naturelle, un côté bonhomme qui lui permettait de faire campagne de manière très humaine. Elle était coincée et cadenassée par son milieu d'origine. Elle a d'ailleurs expliqué en interview avoir conscience d'être perçue comme froide.

Comme le montre le film, c'est réellement Bernard Niquet qui l'a aidée à sortir de ce personnage très dur qu'elle incarnait. Il avait conscience qu'il y avait un décalage entre l'image publique et la personne privée, car elle était capable d'autodérision avec un humour très anglais, très pince-sans-rire. Il a aidé à révéler cette face cachée au public, mais aussi à montrer qu'elle n'était pas une marionnette.

Elle voulait changer son image, mais désirait-elle également bouleverser le rôle de Première dame, en s'impliquant notamment dans le projet Pièces jaunes ?

Ce que l'on peut dire, c'est qu'elle a ouvert une nouvelle ère, elle a presque défini les contours du rôle de Première dame. Et ça n'était pas gagné d'avance : il faut se souvenir que lors des célébrations du 14 juillet 1995, elle n'était même pas dans la tribune officielle. Elle a donc dû définir ce statut qui n'est pas inscrit dans la Constitution. Elle a su trouver sa place et se trouver des moyens d'action, avec les Pièces jaunes, mais aussi en devenant une vraie maîtresse de maison à l'Elysée.

Elle voulait en faire une vitrine de l'excellence française et elle a d'ailleurs été critiquée pour ses dépenses faramineuses ! Il n'était pas rare qu'elle fasse des visites de contrôle, jusqu'à aller vérifier l'alignement entre les assiettes. Ça a d'ailleurs fait grincer des dents à l'époque.

Quel était son rapport avec les Français et les Françaises ? Elle était souvent moquée par "Les "Guignols de l'info"...

Je pense que quelque chose a changé avec la sincérité qu'elle a eue dans le livre Conversations [une série d'entretiens avec Patrick de Carolis]. Elle y a dit à quel point elle était une femme bafouée et qui avait été trompée. Elle y a même raconté qu'elle avait dû supporter les assauts de la maladie de sa fille, Laurence, dès l'âge de 15 ans et demi, souvent seule, parce que son mari était dévoré par la politique.

Tout d'un coup, les Français et les Françaises ont pris conscience de ces brimades et de ces humiliations, mais aussi de sa fidélité. C'est d'ailleurs un livre qu'elle a fait après la mort de sa mère, comme si, dans son milieu social, où il ne faut jamais rien dire, elle avait décidé de fendre l'armure. Ensuite, on peut aussi lui reconnaître une forme de constance politique, même en étant en désaccord avec ses idées, plutôt rétrogrades, notamment sur la question de l'avortement.

Elle a été conseillère générale de la Corrèze entre 1979 et 2007. Elle est la seule Première dame à avoir eu des mandats électifs. Peut-on dire qu'elle avait la fibre politique ?

La politique n'était pas dans son logiciel de départ, ses parents n'étaient d'ailleurs pas ravis de voir Jacques Chirac se lancer en politique. Elle est cependant devenue une femme politique au fil des années. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que l'intime et la politique sont liés chez elle. 

"La politique ayant tout dévoré dans son couple, elle sait que lorsque Jacques lui demande d'être candidate aux cantonales en 1979, il s'agit en réalité d'un ordre."

Erwan L'Eléouet, auteur de "Bernadette Chirac, les secrets d'une conquête"

à franceinfo

Mais de cette contrainte, elle en fait un formidable atout. Elle change en apprenant auprès de son mari. Sa réélection continue pendant 36 ans, c'était aussi sa médaille qui lui permet de dire : "C'est elle qui gère les affaires en Corrèze". Mais aussi : "Je sais qu'est-ce que le terrain, ce qu'attend la France". Elle se définissait même comme "la mouche du coche". Cette expérience lui a donné une surface médiatique et politique.

On serait tentés de faire une comparaison avec Hillary Clinton, longtemps restée dans l'ombre de son mari, avant d'être candidate malheureuse à la présidentielle américaine en 2018. Bernadette Chirac aurait-elle pu avoir des ambitions personnelles en politique ?

Il y avait sûrement une envie de faire plus avec les élus locaux, mais non, elle n'a pas eu d'ambitions présidentielles, contrairement à Hillary Clinton. Elle a par contre certainement vu en l'Américaine, une sœur de cœur. Elle l'a d'ailleurs reçue en Corrèze en pleine affaire Monica Lewinsky en 1998. Mais la comparaison s'arrête là.

Bernadette Chirac (à droite) et Hillary Clinton (à gauche) lors d'une visite en Corrèze le 14 mai 1998. (PATRICK BERNARD / AFP)

Quel est l'héritage de Bernadette Chirac ? Uniquement les Pièces jaunes ?

L'opération existe toujours, mais c'est vrai qu'elle n'a plus la même envergure. Elle était vraiment Madame Pièces jaunes. Elle est entrée dans les foyers grâce à cette opération et elle est devenue une sorte de grand-mère attentive aux autres, qui défendait une cause très noble, qui résonnait avec son histoire personnelle et l'anorexie mentale de sa fille. On se souvient aussi d'elle pour son caractère, son côté froid, mais aussi ses traits d'humours. C'est d'ailleurs quelque chose que montre bien le film, qui est avant tout une comédie.

La réalisatrice Léa Domenach a expliqué à L'Ardennais sa volonté de faire un film féministe. Est-ce une étiquette que Bernadette Chirac aurait utilisée pour se définir ?

Elle était une femme de son époque, qui devait supporter le machisme de son époque, y compris en provenance de son mari. Quand on se replonge dans les archives, on tombe sur des propos de Jacques Chirac sur sa femme alors qu'elle se tient silencieuse à ses côtés. Elle n'était pas une féministe revendiquée mais, à sa manière, elle a porté une part du combat des femmes à une certaine époque. Elle a dû se battre pour être reconnue et s'imposer pour peser dans les décisions. Etre élue dans un département rural à l'époque, ça n'était pas rien, la parité n'existait pas. Etre une femme en politique à l'époque était encore plus dur qu'aujourd'hui. Elle a ouvert une porte, il faut lui donner ce crédit-là.

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