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"Il y a désormais, réellement, des gens dont la condition est invisible"

Pierre Rosanvallon, historien et sociologue, revient pour francetv info sur la crise de représentativité que traverse la sociéte française, dont la responsabilité incombe notamment aux politiques et aux journalistes.

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Propos recueillis par - Hervé Brusini
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Image d'illustration montrant des micros sur fond blanc (GETTY IMAGES/ RYAN MCVAY / PHOTODISC)
On pourrait le qualifier de "lanceur d’alerte démocratique" car ses mots sonnent comme le tocsin de notre société : "Le pays ne se sent pas écouté", "de nombreux Français se sentent exclus du monde légal, celui des gouvernants, des institutions et des médias", "la société est illisible".
 
Avec Le Parlement des invisibles (Editions du Seuil), Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, propose une sorte de manuel salutaire pour comprendre et agir, "en ces temps, écrit-il, de déchirements décisifs et peut-être irréversibles de notre société". L’opuscule n’est que la tête de pont d’un ambitieux projet qui vise tout simplement à raconter la vie des gens. Chacun pouvant ainsi apporter sa contribution à l’écriture du "roman vrai de la société française", via la publication d’autres plaquettes (que l’on soit magistrat ou chauffeur livreur) ou sur le site raconterlavie.fr.  
 
Pour francetv info, Pierre Rosanvallon décrit les raisons de cette initiative, une réponse à la défaillance des systèmes politique et médiatique.
 
D'où vous est venue l'idée de ce livre et du projet qui l'accompagne ?
 
Comme tout le monde, j’ai vu ces récentes enquêtes d’opinion qui disent la méfiance à l'égard du politique et du journaliste. Cela confirme ce que l’on sait : les journalistes et le monde politique sont perçus comme des élites qui appartiennent à une autre planète et ce qu'elles font, ce qu’elles disent ou vivent est perçu comme sans rapport avec le quotidien des gens.
 
Prenons un simple exemple : les médias disent que l’on a moralisé le cumul de mandats  en limitant les revenus des élus à 8 500 euros, alors qu’auparavant ils pouvaient gagner un peu plus de 20 000 euros. C’est vrai. Mais il y a un fossé immense entre les propos des journalistes, qui disent que maintenant le système est irréprochable, et les gens, qui perçoivent 1675 euros bruts mensuels (montant du salaire médian).
 
Le sentiment d'incompréhension est devenu plus fort avec l'évolution de notre société : avant, les gens voyaient les dirigeants comme faisant effectivement partie d’un autre monde. On ne jugeait pas ce monde parce que ses habitants étaient aux yeux de tous, certainement plus capables, détenteurs de davantage de savoirs. C’était en quelque sorte un fait acquis. Aujourd'hui, on se pense comme des égaux et les différences sont vécues très, très durement.
 
Tout ce que vous décrivez ressemble à un immense et tragique dialogue de sourds. C’est ce que vous appelez une crise de la représentativité ?
 
Exactement. Les politiques ne représentent plus vraiment les gens, de même que les journalistes ne parlent plus vraiment des personnes. Pire, les individus ont le sentiment qu’on fait d’eux des problèmes.
 
Tout cela est le fruit d’une longue histoire, celle du couple journaliste/politique. Il y a, dès la Révolution française, une tension entre l’élu et le journaliste. Les deux disent : on représente la société. L’élu parce qu’il a un mandat, c'est un délégué. Le journaliste parce qu’il raconte cette même société.
 
Au 19e siècle, de nouvelles questions se posent sur la représentativité. La conquête du suffrage universel - au sens étroit du terme puisque les femmes étaient écartées de ce droit nouveau -  s'accompagne du projet de "faire connaître nos réalités". Certains pensent que pour cela, il faut des élus qui représentent la société, par exemple des députés ouvriers. En parallèle, des projets éditoriaux visant à "raconter la vie" voient le jour : des enquêtes sociales, ouvrières…
 
Cette tension entre le délégué et celui qui figure et raconte la société a été pendant un moment réduite avec le développement des partis à forte dimension sociale, au tournant du 19e siècle. Le Parti socialiste représente alors les instituteurs, le Parti communiste s’occupe des ouvriers, le parti libéral conservateur se charge des notables, médecins, avocats. Il existe même des partis à dimension religieuse comme la Démocratie chrétienne… A cette époque, le système politique joue un peu les deux rôles de délégation et de figuration des valeurs de la société.
 
A présent, il n’existe plus aucun député ouvrier du PC par exemple. La professionnalisation de la vie politique est passée par là, y compris pour le parti qui affirmait représenter les ouvriers. Les "délégués" d’aujourd’hui ne sont donc plus capables de dire ce que vivent les gens, puisque tous autant qu’ils sont, ne sont plus que des pros de la politique.
 
De plus, la société elle-même a beaucoup changé, et beaucoup de conditions sociales ne sont plus ou pas décrites par les médias. On parle souvent des gens qui travaillent dans les usines mais on remarque qu’il y en a de moins en moins. Et on ne parle pas d’autres types de conditions sociales, comme par exemple celle du chauffeur-livreur dont la vie est extrêmement compliquée et rude aussi bien physiquement que légalement. De lui, on ne parle jamais. Il y a désormais, réellement, des gens dont la condition est invisible.
 
Pourtant, aujourd'hui, on a le sentiment que tout se dit, se montre? 
 
Ce qui se passe est paradoxal. On a le sentiment de vivre dans une société transparente où l’on montrerait à peu près tout. En vérité, non. Je dirais plutôt qu’il y a une forme d’hyper-visibilité qui cache une partie de la réalité. Le chercheur, très cité dans les médias mais dont le travail réel est méconnu, en est un bon exemple.
 
Tout cela produit un fort manque de confiance dans la société et à l’égard de la société. 
 
C’est la raison même de notre projet : nous publions des petits récits, confiés à des écrivains comme Annie Ernaux (sur la vie dans un supermarché) ou à des gens qui ont exprimé leur envie d'écrire et que nous aidons dans leur démarche. 
 
Nous ne refusons pas les analyses générales mais affirmons qu’il faut commencer par raconter des singularités. Nous pensons que c'est une façon de mieux comprendre une condition générale. Aujourd’hui, par exemple, il y a une re-prolétarisation des gens qui ont des CDD, et dont les revenus sont proches du Smic. Mais si l’on décrit par le menu, en détail, le quotidien d’un chauffeur-livreur, on comprend les choses autrement : on voit comment la personne essaie de résister à sa condition, tente de s’en sortir, de prendre ses distances, comment se joue son rapport de loyauté et de critique vis-à-vis des institutions. 
 
Si on a choisi de privilégier des récits de vie, c’est aussi parce que la société ne se définit plus simplement par des conditions. Les gens se définissent par leur rapport à leur propre histoire et la façon dont ils envisagent leur avenir. Si on veut faire la sociologie du déclassement par exemple, c’est-à-dire voir quelles sont les personnes dont la condition est inférieure à celle de leurs parents, on arrive à des groupes relativement restreints. Le vrai déclassement, avec par exemple des parents ingénieurs et des enfants techniciens ou ouvriers, ne concerne que 4 à 5% de la population. Mais si l’on regarde cette fois la peur du déclassement, on constate que 70% des gens éprouvent cette crainte.
 
Pourquoi ? Parce que l’importance de ce que représente le déclassement est telle que même si la statistique est faible, la peur est grande. Donc, si l’on veut comprendre notre société, on ne peut pas dire que le déclassement est un phénomène marginal, il faut intégrer la gravité des événements telle qu’elle est perçue dans l’imaginaire des gens.
 
Est-ce à dire qu’il y a perte de récit, manque de narration dans notre monde actuel ?
 
Oui, absolument. Et c’est pour cela que je parle de démocratie narrative ou de représentation narrative. Et je ne parle pas là des récits qui ne sont que des discours de communication, ce qu’on appelle le story telling, ce sont pour la plupart des récits artificiels, idéologiques, ou très généraux.
 
Les récits qui descendent dans la soute ou qui sont au ras du sol sont rarissimes. Pour accéder à cette dimension, il faut se concentrer sur des personnages. A la rentrée, nous publions par exemple le récit d’une magistrate. Aujourd’hui, 70% des étudiants qui sortent de l’Ecole nationale de la magistrature sont des femmes. Etre jugé en France – en dehors de la Cour de cassation ou des grands tribunaux – c’est être jugé par une jeune femme. Cela n’a jamais été décrit.
 
Une jeune magistrate nous a raconté de façon extraordinairement sensible ce que veut dire être juge quand on a trente ans. Elle raconte ce que c’est que d’être confrontée à un monde essentiellement masculin (tant du côté du prévenu que de celui de l'avocat), qui s'est lui-même construit une image masculine du juge. Comment sortir en boîte avec des amis, etc… Elle raconte le rapport entre une fonction et un quotidien. Pour décrire cette réalité, il ne suffit pas de dire 70% des juges sont des femmes. 
 
Finalement, les "faux récits" rendent l’invisible encore plus invisible ?
 
Bien sûr. Il y a un double processus : la non-prise en compte, qui crée un processus d’illisibilité et un autre processus par lequel la réalité est rendue abstraite. Elle est masquée par les stéréotypes. Il faut donc à la fois enlever la gangue des stéréotypes et aller vers des formes de réalité que l’on ne considère pas.
 
Comment les médias peuvent-ils s'extraire de la gangue des stéréotypes? 
 
Je n'ai pas la réponse, mais plusieurs choses font question. Prenons le micro-trottoir :   c’est une illustration sonore qui, comme on le sait, n’a pas valeur de sondage. Par exemple on dit : les gens s’interrogent. Alors on va voir quelqu’un dire, "ça j’aime pas" et un autre affirmer "en fait, c’est pas mal". Je ne suis pas contre ce type de traitement mais il est certain que ce n'est pas comme cela qu'on est au plus proche des personnes.
 
Raconter la vie des gens induit une exploration sociale, qui n'est possible que sur le temps long. Cette descente vers les gens d’en bas, au sous-sol de la société, a existé au 19e avec le roman populaire, sous la plume d'Hugo, d'Eugène Sue, ou de Balzac, avec le succès que l'on sait.

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