Elisabeth Borne nommée à Matignon : pour Emmanuel Macron, le choix de la continuité et du moindre risque

Après plus de trois semaines de réflexion, Emmanuel Macron a choisi la ministre Elisabeth Borne comme Première ministre. Un choix logique qui s'est imposé face aux autres prétendants et qui ne devrait pas faire de l’ombre au président.

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La Première ministre, Elisabeth Borne, le 16 mai 2022, lors de la passation de pouvoir avec Jean Castex à Matignon, à Paris. (CHRISTIAN HARTMANN / AFP)

"On revient au choix initial." Après trois semaines de bruits de couloirs, Emmanuel Macron a finalement choisi de confier Matignon, lundi 16 mai, à Elisabeth Borne. Son nom circulait sur les boucles Telegram et dans les médias depuis déjà plus de trois semaines, même s'il n'a pas toujours suscité l'enthousiasme des ténors de la macronie. "Les Français l'ont trop vue en tant que ministre et elle est trop technique", piquait un chef de file LREM au soir de la victoire d'Emmanuel Macron à la présidentielle.

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"Elle coche la case compétence, la case loyauté. Mais pour gérer une majorité, ce n'est pas si facile, il faut un peu de pâte humaine", ajoute un ministre. Durant les jours qui ont précédé la nomination, Emmanuel Macron a étudié les diverses possibilités, mais sans trouver la perle rare. Le nom de la sarkozyste Catherine Vautrin a été envisagé, mais il a provoqué une fronde de certains historiques de la majorité devant un profil jugé trop à droite. "Il pense à Elisabeth Borne depuis plusieurs jours, mais il a regardé s'il pouvait y avoir d'autres options", estime François Patriat, chef de file des sénateurs LREM.

"Il a laissé les choses se décanter et il a vu qu'il n'y avait pas mieux qu'elle."

François Patriat, sénateur LREM

à franceinfo

A peine arrivée à Matignon, la Première ministre est déjà surnommée "Plan B", comme Borne, relate Le Monde. "On parle de plan B… mais il y a trois semaines, c'était le plan A, non ?" répond un ministre sortant. Les mêmes qui exprimaient des doutes ces dernières semaines se pressent désormais sur les réseaux sociaux pour faire l'éloge de la nouvelle cheffe du gouvernement, la composition du nouvel exécutif étant dans toutes les têtes.

"C'est une pro, une femme qui bosse et qui connaît bien les dossiers que veut mettre en avant le président", se félicite ainsi un ministre, pourtant circonspect dans l'entre-deux-tours. "Elle a des convictions. C'est quelqu'un qui bosse et qui est à l'écoute", assure la ministre sortante Emmanuelle Wargon. "Une femme de gauche, produit de la méritocratie, haut fonctionnaire exemplaire, qui dit mieux ?" ajoute le député LREM Jean-René Cazeneuve.

"Trouvaille marketing"

"Au final, Elisabeth Borne coche toutes les cases du portrait dessiné par le président", explique François Patriat. Dans sa quête de la perle rare pour compléter l'exécutif, Emmanuel Macron souhaitait un profil féminin pour mettre fin à trente ans de domination masculine à Matignon. "Je nommerai quelqu'un qui est attaché à la question sociale, environnementale et productive", avait-il également annoncé après sa victoire à la présidentielle.

Dans la feuille de route transmise par l'Elysée, l'ancienne ministre de la Transition écologique va se voir confier le dossier de la planification écologique. "Il faut agir plus vite et plus fort" face au "défi climatique et écologique", a déjà prévenu la polytechnicienne lors de la passation de pouvoir avec Jean Castex. Mais les associations du secteur se montrent dubitatives sur la nouvelle tête de l'exécutif. "On est sur quelqu'un qu'on connaît et dont l'absence de politiques fortes quand elle a été au ministère de l'Ecologie a été notable", réagit Chloé Gerbier, juriste engagée au sein de l'association Notre Affaire à tous. Clément Sénéchal, porte-parole de Greenpeace France, dénonce même une "trouvaille marketing" : "Emmanuel Macron veut aller chercher des électeurs de gauche, parce que les législatives s'annoncent plus difficiles que prévu, mais nous ne sommes plus dupes."

"Il multiplie les effets de manche sur les questions écologiques... Mais il ne fait rien."

Clément Sénéchal, porte-parole de Greenpeace France

à franceinfo

Plus clémente, Anne Bringault, du Réseau action climat, évoque "une femme ouverte au dialogue" lors de son passage au ministère de la Transition écologique. "Ensuite elle a quand même eu des difficultés à faire avancer les dossiers, car elle n'avait pas les manettes pour agir", ajoute-t-elle. Les ONG vont se montrer particulièrement attentives aux arbitrages, au budget et au changement de méthode promis par Emmanuel Macron. "Il faut rendre publique la feuille de mission d'Elisabeth Borne et avoir un suivi de la politique gouvernementale", réclame Amandine Lebreton, directrice du plaidoyer de la Fondation pour la nature et l'homme.

Au-delà du bilan ministériel contesté d'Elisabeth Borne sur les questions écologiques, le politologue Daniel Boy lui reconnaît une "compétence indéniable" sur le sujet. "Elle a notamment travaillé sur les mobilités, une des questions les plus difficiles de la transition écologique. Par exemple, la gestion des zones à faibles émissions mobilité, qui sont des machines à 'gilets jaunes'", détaille le chercheur au Cevipof de Sciences Po Paris.

"Elle écoute, mais elle n'entend pas"

Au sommet de l'Etat, personne ne veut revivre les samedis de contestation et les émeutes de l'automne 2018. Emmanuel Macron mise sur la fibre sociale de sa nouvelle Première ministre, qui sera indispensable pour conduire l'épineux dossier des retraites. A son bilan, elle a déjà mené à terme deux chantiers majeurs du premier quinquennat, celui de la réforme de la SNCF et celui de l'assurance-chômage. Le chef des députés LREM, Christophe Castaner, lui a trouvé pour cela un surnom flatteur, rapporte Le Figaro : "Ministre des réformes impossibles rendues possibles." La majorité n'en finit plus de vanter les qualités d'Elisabeth Borne sur cet aspect-là. "C'est quelqu'un qui sait embrasser les questions sociales", salue un proche d'Emmanuel Macron.

Ce storytelling servi par la macronie souffre pourtant des réactions syndicales à l'annonce de la nomination d'Elisabeth Borne. "Elle écoute, mais elle n'entend pas, elle est comme monsieur Macron", tacle auprès de l'AFP le leader de la CGT, Philippe Martinez. Les syndicats de la SNCF dépeignent une femme "colérique" et "cassante". "C'est quelqu'un de très dur dans la négociation et en dehors", se souvient, par exemple, Florent Monteilhet, secrétaire général adjoint de l'Unsa ferroviaire. "Elle est aux ordres donc ce n'est pas toujours facile de faire du dialogue social."

Des critiques qui reviennent dans la bouche des macronistes eux-mêmes. "C'est une femme très dure et caractérielle", souffle une députée. "Je sais qu'elle est exigeante. Avec des réunions tôt. Mais elle connaît ses sujets et attend de ses équipes que ce soit pareil", abonde un conseiller ministériel. En cela, elle remplit un autre critère pour Emmanuel Macron : l'efficacité. Une obsession du chef de l'Etat, à en croire son entourage.

"Emmanuel Macron recherche l'efficacité et il l'a trouvée avec Borne."

Un proche du président de la République

à franceinfo

Un atout qui va de pair avec "l'opérationnalité" de l'ancienne ministre. "Elle connaît les arcanes de l'entreprise comme ceux de l'administration, souligne le député MoDem Christophe Jerretie. Elle a une bonne connaissance des parlementaires et du milieu ministériel. Elle est opérationnelle tout de suite." Son CV donne le tournis : conseillère de plusieurs ministres de gauche dans les années 1990, directrice générale de l'urbanisme de la mairie de Paris mais aussi préfète de la région Poitou-Charentes, directrice du cabinet de Ségolène Royal au ministère de l'Ecologie, patronne de la RATP... Elle a aussi fait ses armes à la SNCF ou chez Eiffage.

Macron plus que jamais chef de la majorité

Mais le pedigree de la nouvelle locataire de Matignon, tant vanté par les soutiens du président, reste inconnu de l'opinion publique. "On dit qu'elle coche la case de gauche et écolo mais bon, est-ce que ça imprime vraiment chez les Français ?" s'interrogeait un ministre avant l'officialisation d'Elisabeth Borne à Matignon. "Les gens s'en moquent un peu de qui est le Premier ministre, ce qui compte, c'est Macron. Elle n'est pas identifiée", relève un parlementaire.

Comme avec Jean Castex, Emmanuel Macron a donc privilégié le profil "techno" à celui d'un politique aguerri. "Le président fait le choix de la continuité. C'est une personnalité connue pour sa compétence technique, mais faiblement marquée idéologiquement", analyse le politologue Bruno Cautrès. Une future faiblesse pour les législatives ? Traditionnellement, le Premier ministre est aussi le chef de la majorité. La question entraîne invariablement la même réponse chez les macronistes : "Mais c'est Macron le chef de la majorité !" Le chef de l'Etat est d'ailleurs venu saluer lui-même les prétendants à la députation réunis en séminaire à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

"Avec cette nomination, Emmanuel Macron envoie comme signal qu'il continuera à faire l'agenda politique."

Une députée LREM

à franceinfo

L'ex-ministre du Travail, qui a toujours été bien vue par ses collègues du gouvernement, ne fera pas d'ombre au locataire de l'Elysée. Pas comme Edouard Philippe en son temps. "Il était par moment considéré comme un frein par Emmanuel Macron", glisse un proche du chef de l'Etat. Elisabeth Borne, elle, "ne faisait pas de politique, donc elle n'a pas généré de crispations", sourit un conseiller ministériel. 

Reste qu'en choisissant une femme restée cinq ans au gouvernement, Emmanuel Macron ne remplit pas vraiment la promesse du renouvellement à l'aube de son second quinquennat. "Attendez le gouvernement", répond la majorité. "Oui, elle ne coche pas la case du renouvellement, tranche un confident du président. Mais, à un moment donné, il faut se dire que le mouton à cinq pattes n'existe pas."

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