"La société civile, c'est très bien d'essayer, mais ministre ça s'apprend", estime Jean-Louis Bianco, ex-secrétaire général de l'Élysée

Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l'Élysée de 1982 à 1991, estime que les personnalités issues de la "société civile" nommées à des postes de ministre ont "rarement réussi".

Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l'Élysée de 1982 à 1991, a vécu de l'intérieur la formation de plusieurs gouvernements de François Mitterrand, ceux de Mauraoy, Fabius et Rocard. Pour lui, une nouvelle dynamique peut se créer avec le gouvernement d'Édouard Philippe, dévoilé mercredi 17 mai. "Un gouvernement de rassemblement autour d'un homme, le président de la République, et autour d'un projet, le projet présidentiel qu'il a porté", a-t-il souligné. L'ancien secrétaire général de l'Élysée n'est cependant pas convaincu par le choix des personnalités issues de la "société civile". Selon lui, "c'est très bien d'essayer ce renouvellement", mais il n'est pas forcément gage de réussite.

franceinfo : En tant que secrétaire général de l'Elysée, y a-t-il une forme de stress avant de présenter officiellement un gouvernement ?

Jean-Louis Bianco : Bien sûr, car les équilibres ne sont pas faciles. Il y a toujours des ajustements de dernière minute. C'est un travail de mécanique de haute précision qui s'apparente presque à de l'alchimie. Sans parler des cas où un ministre veut bien être ministre mais pas au poste qu'on lui propose, ou veut bien accepter le poste mais à condition que le périmètre soit étendu. Tout ça étant, entre nous, un peu ridicule : un ou une ministre marquera par son action, et pas par l'intitulé de son ministère, ni par son rang protocolaire. Et donc, jusqu'au dernier moment, dans les cas les plus tendus, il arrive que la feuille soit écrite à la main, et non plus tapée, parce qu'on a fait des corrections jusqu'à la dernière minute. Donc on doit relire ses propres corrections, en descendant l'escalier de l'Elysée. C'est en général plus serein que ça, mais ça peut être un peu stressant dans les dernières minutes.

À quoi doit-on s'attendre avec ce gouvernement Philippe, formé de ministres aux sensibilités différentes ?

Il y a quelque chose d'étonnant, qui ne s'était jamais produit en France, qu'on croyait impossible, et qui est en train de se construire. Cela veut être, en tout cas, un gouvernement de rassemblement autour d'un homme, le président de la République, et autour d'un projet, le projet présidentiel qu'il a porté. Ce n'est pas vraiment une coalition. Cela peut devenir une coalition si le président n'a pas de majorité. Cela peut devenir une coexistence plus ou moins harmonieuse, avec des ministres qui ont des tempéraments et des sensibilités différents. Mais c'est la construction de quelque chose qui ne s'apparente ni à l'ouverture, ni à la cohabitation, ni même à une coexistence classique.

Est-ce que cela a du sens de parler de personnalités issues de la "société civile" ?

C'est une expression qu'on met un peu à toutes les sauces, qui est plutôt sympathique. Sous-entendu, "les politiciens professionnels, c'est vraiment pénible et la société civile, c'est vraiment du neuf". Je ne suis pas du tout convaincu que cette généralisation soit juste. Ce que je constate historiquement, c'est que des ministres dits issus de la société civile, qui pouvaient être des professeurs, des chefs d'entreprise, ont rarement réussi. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas essayer, c'est très bien d'essayer ce renouvellement. Mais être ministre ou député, ça s'apprend. Je ne dirais pas que c'est un métier, parce que je ne pense pas qu'il faille faire ça à vie, mais c'est une mission particulière. On n'est pas forcément préparé quand on croit l'être. Il faut aborder ça avec détermination mais aussi humilité parce que cela s'apprend. Cela peut s'apprendre très vite sur le terrain. Mais ce n'est pas gagné. Ce n'est pas parce qu'on est chef d'entreprise par exemple, qu'on va aussitôt être un bon ministre de l'Economie.

Jean-Louis Bianco à l\'Élysée, en avril 2017.
Jean-Louis Bianco à l'Élysée, en avril 2017. (PATRICK KOVARIK / AFP)