Vrai ou fake Emploi : Ikea discrimine-t-il les Français en faveur des étrangers, comme l'affirme Marine Le Pen ?

Sur les réseaux sociaux, des figures d'extrême droite ont accusé le géant suédois de l'ameublement de discrimination, en pointant du doigt une offre de formation proposée par une entreprise partenaire travaillant à l'insertion professionnelle des réfugiés.

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France Télévisions
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Le logo d'Ikea sur la façade du magasin du groupe d'ameublement suédois de Saint-Herblain, près de Nantes (Loire-Atlantique), le 13 janvier 2021. (LOIC VENANCE / AFP)

En quelques heures, le hashtag #IkeaDiscrimine s'est répandu sur Twitter, dimanche 7 novembre, propulsé par des élus du Rassemblement national, dont Marine Le Pen, et des sympathisants de l'extrême droite. Les tweets accusent le géant suédois du meuble en kit de pratiquer une supposée discrimination à l'embauche en faveur des étrangers et donc au détriment des Français. La polémique s'appuie sur une annonce pour une offre de formation. 

Une offre de formation réservée aux étrangers

L'annonce est proposée par l'entreprise Each One et porte sur une "formation rémunérée" permettant de devenir cariste et préparateur ou préparatrice de commande chez Ikea France. L'entreprise "recherche 15 personnes" et propose une "embauche" en CDD, pouvant se tranformer en CDI. Les postes sont à pourvoir dans le dépôt du groupe à Châtres (Seine-et-Marne). Parmi les conditions à remplir pour postuler à cette formation, il est précisé qu'il faut "être réfugié ou bénéficiaire de la protection subsidiaire". Les Français seraient donc exclus de cette offre ? 

L'attaque en discrimination à l'encontre d'Ikea est lancée dimanche matin sur Twitter par Damien Rieu, une figure de l'extrême droite qui s'est fait une spécialité des controverses virales sur l'immigration ou l'islam notamment. Celui-ci se fend d'une série de tweets accusateurs. "Chez Ikea France, on discrimine carrément les Français", assène-t-il.

L'accusation est relayée dans la matinée par des personnalités du RN, comme le député européen Philippe Olivier, dont Damien Rieu est l'assistant parlementaire, ou sa collègue eurodéputée Julie Lechanteux. Le sénateur RN des Bouches-du-Rhône, Stéphane Ravier, interpelle lui la ministre du Travail, Elisabeth Borne, réclamant la généralisation de la "préférence nationale à l'emploi".

Le RN se mobilise devant Ikea

La candidate du RN à la présidentielle, Marine Le Pen, tweete à son tour dimanche soir. "Ikea discrimine les Français avec l'aide d'agences spécialisées (Each One, Wero...) et du gouvernement", accuse-t-elle. Celle qui a laissé la présidence du RN à Jordan Bardella pour faire campagne fustige un prétendu "racisme d'Etat" "systémique" "contre les Français", auquel elle promet de mettre fin si elle est élue à la présidence de la République.

La mobilisation de l'extrême droite contre Ikea se poursuit lundi matin, cette fois, avec une action de conseillers régionaux RN d'Ile-de-France devant le site Ikea de Châtres.

La même offre sur le site d'Ikea, sans ce critère

"L'annonce en l'état est maladroite, mal rédigée et prête le flanc à la critique, estime Audrey Pascal, avocate en droit du travail au barreau de Limoges, contactée par franceinfo. En voyant cette formation présentée comme en vue d'une embauche, on peut se demander si elle ne fait pas partie d'un processus de recrutement et si ce n'est pas une offre d'embauche déguisée", avance la juriste.

Mais la formation proposée aux réfugiés demandeurs d'emploi par Each One intervient en complément d'un recrutement classique fait de la part d'Ikea. Car le géant du meuble propose sur son site internet une offre d'emploi pour le même poste de cariste, dans le même dépôt de région parisienne, sans y faire mention du critère du statut de réfugié ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, requis pour bénéficier de la formation. "On ne peut pas reprocher à Ikea une offre d'embauche discriminatoire, puisque son offre ne comporte pas ce critère", juge Camille Smadja, avocate au barreau de Paris, spécialiste en droit social et droit du travail, jointe par franceinfo. 

Autre objection retenue par la juriste : "L'offre de formation n'a pas été émise par Ikea, mais par Each One et il est précisé qu'elle vise à déboucher sur une embauche", mais sans la garantir. Conclusion : "L'offre d'emploi chez Ikea n'est pas conditionnée de manière directe à ce critère" de statut. "Il n'y a pas de discrimination", conclut également Caroline Diard, enseignante-chercheuse à l'Ecole supérieure de commerce d'Amiens, spécialiste du management et du droit des ressources humaines, sollicitée par franceinfo.

Un "malentendu", selon Ikea

Interrogé par franceinfo, Ikea France regrette le "malentendu" né de cette "offre de formation faite par un partenaire". Reprenant les mots d'un bref communiqué posté sur Twitter lundi soir, le groupe d'ameublement "confirme que ses offres d'emploi sont ouvertes à toutes et tous". L'entreprise ajoute que "plus de 1 000 postes" sont disponibles sur son site internet. Elle précise qu'elle propose "des formations professionnalisantes", "afin de donner accès à l'emploi aux personnes les plus vulnérables", qu'elles soient réfugiées ou non.

L'offre de formation ne peut en elle-même pas être considérée comme discriminatoire, estime l'avocate Camille Smadja, puisqu'elle est proposée par une entreprise dont le rôle est d'aider à l'insertion professionnelle des réfugiés et destinée à ce seul public. Each One est une "société à mission", un statut créé par la loi Pacte en 2019. "L'objectif d'Each One est de permettre à des personnes étrangères de trouver un emploi dans la durée à la hauteur de leurs compétences et de les accompagner pour les aider à trouver leur place en France", explique à franceinfo Théo Scubla, son cofondateur et président, qui déplore des accusations "malhonnêtes" basées sur des informations "partielles". L'entreprise a également répondu aux critiques sur Twitter, dimanche soir. 

L'offre d'emploi d'Ikea est "une offre d'emploi pré-existante, confirme Théo Scubla. Elle n'a pas été créée pour nous. On y apporte simplement des candidats supplémentaires." Le président d'Each One assure que les candidatures de travailleurs étrangers, qu'il s'agisse de "personnes peu qualifiées comme très qualifiées", ne concurrencent pas la main-d'œuvre française. "Les personnes réfugiées sont des demandeurs d'emploi comme les autres, rétorque-t-il. Elles sont payées au même tarif. On en est les garants." 

La formation rémunérée n'est pas prise en charge par Ikea, assure Each One. Elle est dispensée par des formateurs de cette société à mission et par des organismes de formation spécialisés. Le financement est assuré par les partenaires sociaux, dans le cadre de l'insertion professionnelle des demandeurs d'emploi. L'annonce précise d'ailleurs que Pôle emploi en est partenaire, ainsi que l'Opcommerce, un acteur de la formation professionnelle spécialisé dans les activités commerciales.

Outre Ikea, Each One "travaille avec une vingtaine de grandes entreprises et quelques entreprises de taille intermédiaire", précise Théo Scubla. La société à mission "a accompagné environ 2 900 personnes vers l'emploi en six ans" et "a permis à près de 400 personnes de trouver un contrat long, c'est-à-dire soit un CDD de plus de six mois, soit un CDI" depuis le début de l'année. Le cofondateur d'Each One fait valoir que "les étrangers qui trouvent un emploi ne dépendent plus des aides de l'Etat", "n'auront plus besoin de toucher le RSA" et "vont payer des impôts".

Si l'extrême droite dénonce une prétendue discrimination à l'embauche anti-Français dans cette annonce, les discriminations visant les personnes d'origine étrangère sur le marché du travail sont, elles, bien réelles. Une étude publiée par l'Insee en 2014 avait révélé que la discrimination à l'embauche à l'encontre des candidats issus de l'immigration était de l'ordre de 40% en moyenne. Le "testing" avait été réalisé en Ile-de-France, en répondant à des offres d'emploi publiées sur des sites spécialisés. L'expérience avait conclu que cette "inégalité de traitement (...) affect[ait] toutes les candidatures d'origine étrangère"Une enquête de l'Ifop auprès de plus de 4 000 salariés français, dévoilée fin mai, confirme cette statistique. Parmi les sondés, 50% des salariés de nationalité étrangère disent avoir fait l'objet de discrimination au cours de leur recherche d'emploi et 41% lors d'un entretien d'embauche, contre respectivement 21% et 20% pour ceux de nationalité française.

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