ENQUÊTE FRANCETV INFO. Un mois après les départementales, le FN tarde à sanctionner ses "brebis galeuses"

La direction du parti avait promis une commission de discipline pour chaque candidat ayant dérapé sur les réseaux sociaux. Un mois après, seuls deux candidats ont été exclus. 

Le Front national a promis de sanctionner tous les dérapages des candidats durant la campagne des départementales. 
Le Front national a promis de sanctionner tous les dérapages des candidats durant la campagne des départementales.  (AURÉLIEN MORISSARD / CITIZENSIDE)

Il y a quelques semaines, ils étaient les cailloux dans la chaussure du Front national. Injures xénophobes, blagues homophobes… En pleine campagne pour les élections départementales, de nombreux candidats du parti lepéniste s'étaient fait remarquer pour des dérapages sur les réseaux sociaux.

"On les recadre ou on se sépare d'eux", avait aussitôt prévenu le secrétaire général du parti, Nicolas Bay, interrogé par Le Parisien. "Il y aura une commission disciplinaire pour chacun des candidats", avait renchéri l'avocat Wallerand de Saint-Just, trésorier du parti, à Rue89. Un mois après le scrutin, selon notre enquête, très peu de candidats ont en réalité été inquiétés.

"Je ne suis pas au courant"

Pour justifier leur absence de réaction, plusieurs responsables départementaux du Front national contactés par francetv info jurent ne pas avoir été informés des dérapages en question de leurs candidats ! Secrétaire départemental du FN dans le Tarn-et-Garonne, Thierry Viallon reconnaît tout juste avoir "vaguement entendu parler" du cas de Dominique Poinard, pourtant candidate dans son département, et qui avait comparé l'immigration au virus du Sida, sur sa page Facebook.

En Picardie, le secrétaire départemental de la Somme, Yves Dupille, reconnaît que "rien n'a été fait" concernant la candidate Céline Duquenne, qui avait notamment affirmé pendant la campagne que Martine Aubry "impos[ait] les lois des musulmans sur Lille en soumettant les lieux publics aux traditions des autres".

Même absence de réaction concernant David François, candidat dans l'Ardèche, qui avait qualifié sur son compte Twitter l'écrivain Alexandre Jardin de "pédale de gauche", avant de tenir d'autres propos ouvertement homophobes, et de retweeter un message qui sous-entendait l'hypothèse d'un complot juif dans l'organisation des attentats perpétrés à Paris début janvier. "Il faut lui en parler à lui", esquive le secrétaire départemental, Christian Grangis.

"Il n'y a pas matière à sanctionner"

D'autres responsables départementaux préfèrent minimiser les propos tenus par leurs candidats. "Nous n’avons rien fait pour l’instant, et il n’y a pas non plus matière", explique Guy Cannies, secrétaire départemental de la Flandre Maritime (Nord), à propos de Francis Boudrenghien. Ce candidat avait posté une image sur Facebook qui définissait notamment le mot "niquetamère" comme "un animal provenant du Maghreb", qui "meurt de faim car trop paresseux", et dont "la femelle peut mettre bas 10 ou 15 niquetamères dans sa vie".

La fédération des Hautes-Pyrénées affirme également la même chose pour un commentaire d’un de ses candidats, Gérard Balestas. Celui-ci avait affirmé sur Facebook que Pierre Bergé était "une grosse merde". "Je suis pour sa suppression", ajoutait-il. Secrétaire départemental, Olivier Monteil estime qu'"il n’y a rien à faire là-dessus". "C’est un propos politique tout simplement. Notre candidat n’a pas parlé de suppression physique. C’est un non-événement."

La fédération du 93 emploie une autre méthode de défense sur le cas de Jean-Marc Buccafurri. Candidat en Seine-Saint-Denis, il avait déclaré sur Twitter que la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, était une "pute à PD". Les tweets en question ayant été écrits sous pseudonyme, "il est impossible de confirmer ou d'infirmer que le compte Twitter sous pseudonyme utilisé dans ce cadre lui appartient", explique Jordan Bardella. Le secrétaire départemental continue : "Je ne peux me permettre de distribuer des sanctions au motif de satisfaire les 'scuds' arbitraires de la presse."

"On n'a pas le temps"

Malgré les injonctions du bureau national de sanctionner les "brebis galeuses", pour reprendre l'expression utilisée durant la campagne par Marine Le Pen, les fédérations préfèrent, semble-t-il, se concentrer sur d’autres problèmes.

C’est le cas de la fédération FN du département de Meurthe-et-Moselle, où la secrétaire départementale, Dominique Bilde, déclare n’avoir pas eu le temps de traiter les déclarations de Patrick Pinto. Ce candidat avait publié sur Facebook un montage représentant Bécassine, habillée d'un voile et affublée de l’inscription "Belkassim c’est ma grébine", ou un autre ironisant sur "le départ de la route du Rom, un beau spectacle". Pour l'instant, "on est dans les comptes de campagne", esquive Dominique Bilde.

En Dordogne, le post sur Facebook de Jérôme Moulinet affirmant qu’il était "raciste avec les étrangers qui se torchent le cul avec le drapeau français" reste également dans les limbes. Réponse du secrétaire départemental, Robert Dubois, contacté par francetv info : "Je ne sais pas, on n’a pas le temps, en ce moment, on est dans les comptes de campagne."

"Il a été exclu, ou il va l'être"

Dans quelques cas, le Front national est en revanche allé plus loin. Candidat en Gironde, Guillaume Jambard a été exclu du parti frontiste, après avoir relayé sur Twitter la devise du maréchal Pétain, "Travail, famille, patrie". Il regrette d’ailleurs sur son blog d’avoir été exclu, mettant en avant son militantisme depuis 1988. "Ils m'ont exclu, j'ai été surpris ! Je les en remercie ! Cela m'a ouvert les yeux, me montrant la disparition des valeurs initiales qui m'avaient fait adhérer au Front national", grince-t-il.

Candidat dans l'Aveyron, Alexandre Larionov, qui avait pour sa part appelé sur Facebook à "détruire les Juifs", a lui aussi été exclu, et ce sans attendre les élections départementales, selon La Dépêche du Midi. Poursuivi pour "incitation à la haine raciale par moyen électronique", il comparaîtra par ailleurs devant le tribunal de Rodez le 29 avril, et encourt jusqu'à cinq ans de prison et 45 000 euros d'amende.

En Lozère, l'exclusion du FN pourrait également être prononcée à l'égard de Jean-Francis Etienne, qui voulait couler "un ou deux de ces bateaux poubelles", en parlant des migrants sur Facebook. "Je n’ai plus aucun contact avec lui, il va passer en commission de discipline", assure Jean-François Pardigon, secrétaire départemental de la Lozère, sans donner de date précise.

"Demandez au siège national du parti"

Lorsque des candidats ont posté des messages répréhensibles, les secrétaires départementaux sont théoriquement responsables pour suspendre l’adhérent. Mais, comme nous l’avons constaté au cours de notre enquête, certains ont toujours leur carte de membre.

C’est notamment le cas de Fabrice Mathieu, candidat dans la Marne, qui avait insinué sur Facebook après les attentats de Charlie Hebdo que les sous-sols des mosquées regorgeaient d’armes. "Je ne suis pas au courant, mais, pour le suspendre, encore faudrait-il qu'il ait des responsabilités. Pour l’adhésion, c’est la compétence de la commission des conflits de Nanterre", affirme Pascal Erre, secrétaire départemental de la Marne.

Thierry Kern, candidat dans le Haut Rhin, qui avait qualifié sur Facebook les musulmans de "sous-merdes [qui] doivent définitivement être éliminés de nos pays occidentaux", n’a ainsi pas été suspendu. Joint par francetv info, le secrétaire départemental, Alain Favaletto, affirme que "ce n’est pas de [son] ressort, mais de celui de la commission disciplinaire nationale. C’est trop gros pour être traité au niveau local".

Le 23 avril, le secrétaire général du parti Nicolas Bay a annoncé qu'un conseil de discipline se tiendra les 28 et 29 mai pour "Quelques dizaines de candidats" aux départementales. Contacté par francetv info, il n’a pas répondu à nos sollicitations pour le moment.