Présidentielle : peut-on voter pour Marine Le Pen quand on est un électeur de François Fillon ?

Les deux candidats partagent certaines valeurs de la droite traditionnelle et une fermeté sur le plan sécuritaire. Mais leurs programmes divergent sur le plan économique et la place de la France au sein de l'Europe. 

La candidate du Front national, Marine Le Pen, passe derrière son rival des Républicains, le 20 avril 2017, lors de l\'émission \"15 minutes pour convaincre\" sur France 2. 
La candidate du Front national, Marine Le Pen, passe derrière son rival des Républicains, le 20 avril 2017, lors de l'émission "15 minutes pour convaincre" sur France 2.  (MARTIN BUREAU / AFP)

Les électeurs de François Fillon choisiront-ils de voter pour Marine Le Pen, lors du second tour de la présidentielle ? Bien que le candidat de la droite ait, dès le soir du premier tour, clairement appelé à voter pour Emmanuel Macron afin de faire barrage au Front national, Marine Le Pen multiplie les appels du pied pour tenter de séduire une partie de l’électorat des Républicains.

Selon deux sondages réalisés le soir du premier tour, entre 23 et 33% des électeurs ayant choisi François Fillon le 23 avril pourraient se reporter sur Marine Le Pen le 7 mai. Mais peuvent-ils vraiment se retrouver dans le programme du FN ?

Oui, parce que les deux candidats mettent en avant les "racines chrétiennes" de la France

Depuis sa victoire à la primaire de la droite, François Fillon a pris soin de choyer la fibre identitaire et catholique de certains électeurs de droite. Le candidat a joué avec les références chères à cet électorat et s'est appuyé sur Sens commun, l'émanation politique de la Manif pour tous. Au fil de la campagne, Marine Le Pen est, elle, venue chasser sur les mêmes terres en nourrissant aussi l'imaginaire de la droite traditionnelle centré autour des valeurs de la famille, de l'autorité, de l'identité ou encore de l'école.

De fait, les deux candidats ont vanté les "racines chrétiennes" de la France. Sur l'épineux sujet de la fin de vie, ils proposent de maintenir la loi Leonetti. Sur la procréation médicalement assistée (PMA), l'un et l'autre se disent opposés à une ouverture aux femmes seules ou aux couples de même sexe. Sur l'interruption volontaire de grossesse, ils tombent d'accord pour abroger la dernière loi sur le "délit d'entrave numérique" au nom de la liberté d'expression.

C'est vrai qu'il y a un corps d’électeurs 'catholique social' à qui Marine Le Pen peut s'adresser.Grégoire Kauffmann, historien du FN à l'IEP de Parisà Europe 1

"Depuis le début du quinquennat Hollande, le FN a su grappiller des voix dans les bastions catholiques. Il y a peut-être le début d’un processus, d’une tentation, précise le spécialiste. Et je pense que l’engouement autour de Marion Maréchal-Le Pen, notamment auprès de certains jeunes, n'y est pas pour rien." 

Sur certains sujets, comme l'avortement, les positions de la députée du Vaucluse et celles de François Fillon ont pu ainsi apparaître comme étant proches. Pendant la campagne de la primaire de la droite, l'ancien Premier ministre a entretenu le flou sur ce sujet, se disant "philosophiquement" opposé à l'IVG, mais affirmant en même temps qu'il n'était pas question de remettre en cause le droit à l'avortement. De son côté, Marion Maréchal-Le Pen a réclamé de revenir sur "le remboursement de l'avortement", acte qu'elle a qualifié de "drame", quitte à s'attirer un recadrage en règle de sa tante. Mais en suscitant la polémique de leurs partis respectifs, François Fillon et Marion Maréchal-Le Pen se sont adressés au même électorat ultra-conservateur.

Oui, parce qu'ils ont des positions proches pour lutter contre le terrorisme islamiste

Trois jours avant le premier tour, lors de leur dernier passage sur France 2 dans l'émission "15 minutes pour convaincre", François Fillon et Marine Le Pen avaient tous deux choisi de mettre l'accent sur la lutte contre le terrorisme islamiste et la sécurité, thèmes trop absents de la campagne à leurs yeux.

Les programmes montrent une proximité des deux responsables politiques sur ces sujets. Pour lutter contre le terrorisme, tous deux proposent de relever les effectifs de policiers et de gendarmes – 10 000 postes supplémentaires pour François Fillon, 15 000 pour Marine Le Pen – et de déchoir de leur nationalité les binationaux liés à des filières jihadistes. Sur la question des fichés S, la position de François Fillon s’est même durcie après l’attaque sur les Champs-Elysées, le 20 avril. Le candidat proposait de les placer en détention "dans un cadre judiciaire ou sous surveillance administrative", quand Marine Le Pen souhaite "les poursuivre pour intelligence avec l’ennemi", rappelle Europe 1.

Ces positions proches sur le terrain de la lutte contre le terrorisme se doublent d'un même souhait en ce qui concerne la politique étrangère de la France. Décidés à combattre le groupe Etat islamique sur ses terres, en Irak et en Syrie, Marine Le Pen comme François Fillon entendent le faire en accord avec la Russie. Aucune solution en Syrie n'est envisageable sans un rapprochement stratégique avec Vladimir Poutine, selon eux. Sur ce point, Marine Le Pen a même concédé, dans un entretien à Paris-Normandie, sa proximité avec le candidat de la droite.

Nous partageons, en partie, avec François Fillon, une vision géopolitique internationale. C’est notre seul point commun.Marine Le Penau quotidien "Paris-Normandie"

Cette convergence sur le plan géopolitique a toutefois trouvé ses limites début avril, après l’attaque au gaz de la ville syrienne de Khan Cheikhoune, imputée au régime de Bachar Al-Assad. Les deux candidats ont alors affiché des positions différentes sur l’attitude à tenir vis-à-vis du président syrien. Alors que Marine Le Pen a continué de défendre le dirigeant au nom du rempart qu'il forme face à l'EI, François Fillon s’est dit, lui, déterminé à "essayer d’éliminer" le président syrien.

Oui, parce qu'ils veulent tous les deux restreindre l'immigration

François Fillon et Marine Le Pen défendent tous les deux une forte diminution de l'immigration en France. Ils souhaitent notamment restreindre le regroupement familial, supprimer l'aide médicale d'Etat accordée aux sans-papiers, réserver les prestations sociales aux immigrés justifiant de plusieurs années de présence sur le sol français et durcir les modalités d'acquisition de la nationalité française.

Parmi ses 144 engagements de campagne, Marine Le Pen propose de "réduire l'immigration légale à un solde annuel de 10 000", raillant François Fillon et ses promesses de campagne. Le candidat LR prévoyait dans son programme d'inscrire "dans la Constitution le principe de quotas fixés par la loi, plafonnant le nombre de titres de séjour pouvant être délivrés chaque année". Sans citer de chiffre. Celui de 10 000 ne semblait d'ailleurs pas lui convenir. En avril, il réagissait à ce sujet dans Causeur : "C'est un non-sens car la France a besoin, sur certains secteurs, de l’apport des étrangers." 

Mais les deux candidats ont fait de la lutte contre l'immigration illégale un cheval de bataille. Marine Le Pen s'engage à "rendre impossible la régularisation ou la naturalisation des étrangers en situation illégale" et à "automatiser leur expulsion", notamment en cas de condamnation. François Fillon, lui, affirmait vouloir faire une priorité de "l'éloignement des déboutés du droit d'asile" et du "placement en rétention" des clandestins.

Enfin, Marine Le Pen comme François Fillon ciblent tous les deux le traité de Schengen. Pour le candidat LR, il était nécessaire de "renégocier" le texte pour rendre ponctuellement possibles les contrôles aux frontières, dès lors qu'il "existe un risque d'afflux d'étrangers clandestins". La candidate FN, elle, va plus loin et propose de "rétablir les frontières nationales et de sortir de l’espace Schengen", en embauchant 6 000 agents de douanes au cours du quinquennat.

Non, parce que leurs programmes économiques sont diamétralement opposés

Sur le plan économique, les programmes de François Fillon et Marine Le Pen jouent au grand écart. Le candidat de la droite a ainsi assumé un virage très libéral. Il proposait de supprimer 500 000 fonctionnaires, de reculer l'âge de la retraite à 65 ans, d'augmenter le temps de travail, de supprimer l'ISF d'ici à 2018 ou encore d'augmenter la TVA de 20 à 22%. Une hérésie pour la candidate du Front national, qui a donné une coloration de gauche à son programme économique en mettant l'accent sur le pouvoir d'achat des plus modestes.

Le programme du Front national propose ainsi d'avancer l'âge de départ à la retraite à 60 ans, avec quarante ans de cotisations pour une retraite à taux plein, mais aussi de baisser de 10% l'impôt sur le revenu des trois premières tranches, d'abroger la loi El Khomri ou encore d'accentuer la lutte contre la fraude fiscale. 

Pour le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l'extrême droite interrogé par Le Figaro, cette différence a permis au FN de "se poser en défenseur du socle de protection sociale et gagner ainsi des voix dans les catégories jugées menacées par le programme" de François Fillon, à savoir "les milieux populaires, les retraités modestes et les jeunes".

Non, parce que leurs avis divergent sur l’Europe

Derrière les questions économiques se cache une confrontation autour de l'idée européenne. Bien que François Fillon a adopté un ton parfois critique vis-à-vis de l'Europe, notamment sur les accords de Schengen, Marine Le Pen s'est montrée bien plus virulente. Pour elle, il est temps que la France s'émancipe de l'Union européenne, qu'elle tient pour responsable des problèmes des Français.

La candidate du Front national affiche donc une ligne dure vis-à-vis de Bruxelles. Son objectif : renégocier les traités européens puis organiser un référendum sur la sortie de l'Union européenne et de l'euro. Une hypothèse inimaginable et contre-productive pour François Fillon, qui a usé de l'argument pour clouer au pilori les propositions économiques de sa rivale, notamment lors du premier débat de la présidentielle.

Comme on sait tous qu'il y a une immense majorité de Français qui ne veut pas de la sortie de cette monnaie européenne, ça veut dire qu'en réalité, il n'y a pas de politique économique de Mme Le Pen, car cette politique économique s'effondrera à la minute où les Français se seront prononcés sur cette sortie de la monnaie européenne.François Fillonsur France 2

A l'inverse de l'euroscepticisme de Marine Le Pen, François Fillon a plutôt défendu l'idée d'une "Europe qui respecte pleinement les nations"