"#StopChasseALhomme" : une opération de "manipulation pro-Fillon", juge un spécialiste des réseaux sociaux

Le mot-dièse a fleuri en réaction à l'affaire Penelope Fillon, qui plombe la campagne du candidat des Républicains. Mais un spécialiste des phénomènes d'influence sur les réseaux sociaux juge qu'il s'agit d'une opération orchestrée, "qui relève d'un certain amateurisme".

François Fillon quittant son domicile, le 2 février 2017, à Paris.
François Fillon quittant son domicile, le 2 février 2017, à Paris. (MAXPPP)

Les mêmes messages répétés des milliers de fois sur Twitter, publiés par des dizaines de comptes différents et tous accompagnés du même mot-dièse : "#StopChasseALhomme". Alors que chaque jour apporte son  lot de révélations dans l'affaire d'emplois fictifs présumés dont aurait bénéficié son épouse, les partisans de François Fillon ont allumé un contrefeu sur les réseaux sociaux, mercredi 1er février. Leur objectif est de dénoncer ce qu'il qualifie de "chasse à l'homme", une traque dont serait victime le candidat des Républicains à la présidentielle.

"C'était une stratégie mise en place dans le but de faire croire à un soutien populaire massif", mais cette opération de "manipulation" relève "d'un certain amateurisme", estime Nicolas Vanderbiest, spécialiste des phénomènes d'influence sur les réseaux sociaux et blogueur pour Reputatio Lab, qui en dévoile les dessous pour franceinfo, jeudi 2 février.

Des comptes fantômes

Pour inonder Twitter de leurs messages, les soutiens de François Fillon ont d'abord eu recours à des utilisateurs fantômes. Des comptes Twitter Etudiants Fillon 75 ou 69 ou 06 ont ainsi fleuri. Ils étaient en réalité tous animés par une seule et même personne depuis le logiciel Tweetdeck, selon Nicolas Vanderbiest. L'un de ces internautes contrôlait ainsi "environ 40 comptes avec lesquels il a diffusé à la même seconde le même contenu", explique l'expert.

Twitter a détecté cette activité soudaine avec le même mot-dièse et en fait un "Trending Topic", une des tendances qui animent le réseau social. "D'autant plus que le hashtag est repris avec des comptes qui ont un gros poids en nombre d'abonnés, typiquement le compte de campagne de François Fillon ou de ses soutiens, fait observer Nicolas Vanderbiest. Et les utilisateurs de Twitter réagissant à ce hashtag nourrissent le phénomène et le maintiennent en Trending Topic."

Une plateforme : E-Militants de l'Alternance

Parallèlement à ça, une plateforme, E-Militants de l'Alternance, a été utilisée pour tweeter le même message de base. "La plateforme propose des messages prêts à l'emploi et, une fois son compte Twitter lié à cette plateforme, il suffit de cliquer sur le message choisi pour le tweeter depuis son compte", détaille le spécialiste. Nicolas Vanderbiest en relativise toutefois l'importance : "Cela n'a concerné que 50 tweets sur les 5 000 émis."

"A chaque fois que vous écrivez un tweet, cette publication est classée dans Twitter avec une API [une interface de programmation] qui réunit les informations contenues dans ce message sous la forme de colonnes : le message en tant que tel, l'émetteur, la date, etc. Dans ces colonnes, on trouve aussi le 'sourcing', c'est-à-dire la plateforme par laquelle vous êtes passé pour le publier : Twitter depuis iPhone ou Android par exemple", expose le spécialiste. "Là, on voyait cette plateforme : E-Militants de l'Alternance. Et n'importe qui peut aller sur cette plateforme et voir en temps réel les opérations que vous êtes en train de mener."

L'expert fait toutefois remarquer que des ONG, comme Amnesty International ou Human Rights Watch, qui mènent également parfois ce genre d'opération de communication via des plateformes pour faire entendre leur message, rédigent, elles, plus de 300 tweets différents prêts à êtres publiés par leurs soutiens. L'idée est de ne pas donner l'impression d'une communication artificielle.

De vrais sympathisants à l'offensive

"Aucun système de robot n'a été utilisé par les équipes digitales de François Fillon, nous proposons des contenus via une plateforme de partage ou par mail à nos militants, se défend l'équipe de campagne numérique du candidat, sollicitée par Le Point. Il n'y a aucun tweet automatique, aucune manipulation, les utilisateurs sont libres de tweeter ou non, et libres de modifier les contenus que nous leur proposons. Si des systèmes de 'boting' ont été utilisés, ce n'est pas par les équipes de François Fillon"Libération a pu consulter l'un de ces e-mails. On y lit cette consigne : "Nous lançons le hashtag #StopChasseàLHomme. Il faut faire monter ce hashtag dans les tendances Twitter, merci à chacun de tweeter un maximum de ces messages dès réception du mail et tout au long de la journée."

Jean-Baptiste Doat, le responsable de la campagne numérique de François Fillon, interrogé par Libé, rejette la faute de cette opération ratée sur l'UNI, le syndicat étudiant proche des Républicains : "L'UNI a lié des centaines de comptes à un logiciel (Outwit), dont certains sont des robots, et a tweeté automatiquement ce matin. Si ça ne tenait qu'à moi, je ne l'aurais pas fait." A quoi un membre de l'UNI réplique : "Ce ne sont pas des envois automatiques. Je gère un certain nombre de gens à qui j’ai demandé de monter des comptes Twitter de soutien. Nous avons seulement demandé à 98 personnes de tweeter."

"Si on comptabilise à la fois les tweets publiés depuis Tweetdeck et ceux envoyés depuis cette plateforme, [les envois en série] ne représentent que 10% des messages envoyés à ce moment-là, en prenant en compte également les messages envoyés pour se moquer, critiquer ou commenter ce hashtag. Si on exclut ces derniers, on arrive environ à 30% du total", affirme le spécialiste en charge de la campagne de François Fillon. Des élus Les Républicains, de véritables militants et de simples sympathisants ont donc bel et bien tweeté leur soutien au candidat des Républicains avec le mot-clé "#StopChasseALhomme".