"Tout le monde s'est jeté sur 'Le Canard'" : un an après, les adversaires de François Fillon racontent le "Penelopegate"

Le 25 janvier, "Le Canard enchaîné" publiait les premières révélations sur l'emploi fictif présumé de l'épouse de François Fillon, alors grand favori de la course à l'Elysée. Alors que France 5 diffuse un documentaire sur l'affaire, franceinfo a interrogé les équipes de ses adversaires, pour savoir comment ils ont vécu cette affaire.

Les deux éditions du \"Canard enchaîné\" sur l\'affaire Fillon, photographiées le 1er février 2017, à Paris. 
Les deux éditions du "Canard enchaîné" sur l'affaire Fillon, photographiées le 1er février 2017, à Paris.  (CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)

"Je reconnais que c'était plaisant." Philippe Poutou est l'un des seuls ex-candidats à la présidentielle à le dire ouvertement : oui, il s'est délecté de l'affaire Fillon. Il y a un an, dans son édition en kiosques le 25 janvier 2017, Le Canard enchaîné affirmait que Penelope Fillon avait été rémunérée 500 000 euros brut comme attachée parlementaire de son mari et du suppléant de ce dernier. Impossible pour le palmipède de retrouver des preuves de la réalité de ce travail. C'est le début d'une longue série de révélations, qui plombent le candidat de la droite et du centre et rythment la campagne présidentielle.

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Ce qui n'est pas pour déplaire au candidat du NPA. "J’attendais la semaine suivante avec impatience, comprenant bien que Le Canard avait décidé de s’amuser un peu, au-delà du scandale, de ces mœurs de corruption", confie Philippe Poutou.

C’était quand même de bons moments, des moments de vérité. (...) En plus, ça tombait sur celui qui se la jouait propre et rigoureux.Philippe Poutouà franceinfo

Dans les équipes des poids lourds, la mémoire flanche quand on évoque cet épisode précis. Un an après, aucun des ex-lieutenants de Marine Le Pen, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron ne se rappelle le moment où son candidat a découvert l'article du Canard. Beaucoup témoignent néanmoins de la fébrilité des heures et des jours précédents. "On l'a appris peu de temps avant la parution, la rumeur courrait", raconte à franceinfo un proche de la candidate FN. "On a commencé à en parler le lundi ou le mardi, soit la veille de la sortie en kiosques. Ce sont des choses qui circulent sur Twitter, des contacts que l'on a avec des journalistes", se souvient Alexis Bachelay, alors porte-parole du candidat Hamon.

Un "rebondissement parmi d'autres" ?

Au Canard, une source confirme à franceinfo que "tout le monde a essayé de savoir ce qui allait sortir". Les appels des écuries politiques se font pressants, mais "le clan le plus fébrile" reste "celui de François Fillon bien sûr". Lorsque l'information sort, "tout le monde se jette sur Le Canard pour le lire", d'après Gilbert Collard, député FN du Gard. La première réaction est la prudence.

Pendant des semaines, j'ai entendu que Closer allait sortir une photo de Macron embrassant un homme alors bon sur Fillon, on était prudent.Une proche d'Emmanuel Macronà franceinfo

"Notre première réaction, c'est de faire preuve de retenue tant que l'on n'a pas d'éléments tangibles et que l'on n'a pas recoupé les infos", appuie Alexis Bachelay. Il faut dire que la campagne bat son plein et que chaque équipe est focalisée sur son propre agenda. Particulièrement Benoît Hamon, alors en plein entre-deux-tours de la primaire de la gauche. "Lorsque la première affaire sort, ça nous passe un peu au-dessus car on est concentrés sur un seul objectif : gagner le second tour. En plus, le mercredi, on préparait le débat avec Valls, qui avait lieu le soir-même", affirme Mathieu Hanotin, l'ancien directeur de campagne du socialiste. 

Certains minimisent la portée de ce premier article. "Ça s'inscrivait dans une campagne où il y avait beaucoup de retournements, confie une proche d'Emmanuel Macron. C'était un rebondissement parmi d'autres. Le candidat considérait qu'il fallait tracer son sillon sans être forcément dans la réaction de ce qui se faisait ailleurs." D'autres, à l'instar des équipes de Jean-Luc Mélenchon, flairent tout de suite de le piège.

Le premier sentiment que l'on a eu, c'est qu'on n'allait parler que de ça. On s'est dit : 'La campagne va être arrêtée et pour nous, ça va être un problème'.Eric Coquerel, coordinateur de la campagne de Jean-Luc Mélenchonà franceinfo

La saturation médiatique

Celui qui est aujourd'hui député de Seine-Saint-Denis a vu juste. Chaque semaine, les révélations s'enchaînent, alimentées par la défense hasardeuse de François Fillon. Dans les QG de campagne, le ras-le-bol succède à la prudence. Impossible de parler du projet de son candidat. 

Il n'y a pas eu de campagne. Ça a été un phénomène acoustique tellement puissant qu'il a recouvert tout débat intelligent.Gilbert Collardà franceinfo

"Ça n'a pas forcément vampirisé les débats télévisés mais des thèmes de la campagne du premier tour qui auraient pu être plus mis en avant", renchérit-on dans l'équipe Macron. Le camp Hamon a particulièrement mal vécu cette confiscation du débat. "J'allais sur BFMTV et LCI et on nous demandait de commenter sa mise en examen, sa conférence de presse, les dernières révélations... On n'était plus là pour discuter de la campagne, mais pour commenter les derniers rebondissements de l'affaire", soupire Alexis Bachelay.

A partir de février, on a passé la consigne à nos porte-parole de ne plus commenter les affres de Fillon car on perdait du temps de parole.Mathieu Hanotinà franceinfo

Leur pire moment ? Le 1er mars, jour du psychodrame au salon de l'Agriculture. François Fillon décide de reporter sa visite et laisse en plan son équipe, alimentant les plus folles rumeurs, avant de révéler lui-même à la presse sa convocation devant les juges en vue d'une mise en examen. "Le soir-même, on est en meeting à Brest, se souvient Mathieu Hanotin. On fait une proposition importante : avoir un panier de services publics à moins de 30 minutes de chez vous. Et bien, vous n'en avez jamais entendu parler. Le jour d'après, on était avec Yannick Jadot au salon de l'Agriculture, et bah tout le monde s'en fout." "Moi, je vais vous dire, je n'en peux plus des affaires de François Fillon", confesse d'ailleurs Benoît Hamon, le 3 mars, sur BFMTV. 

"Tout le monde s'affole..."

L'affaire a-t-elle modifié la stratégie de campagne des différents candidats ? "On essayait d'évaluer les scénarios, révèle l'un des lieutenants de l'ex-candidate FN. On a étudié l'hypothèse Juppé ou Baroin, mais Marine était assez convaincue que Fillon s'accrocherait jusqu'au bout." "On envisageait comme tout le monde son retrait potentiel mais on regardait ça en spectateur car on n'avait pas d'impact dessus", souligne de son côté Mathieu Hanotin. Au QG de Macron, "tout le monde s'affole" au moment de la séquence du salon de l'Agriculture. "Macron est le seul à dire : 'moi, je pense qu'il va rester'", explique un fin connaisseur de la campagne.

Les équipes de Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen jugent très rapidement que l'affaire va profiter à un seul candidat : Emmanuel Macron. "Il y avait chez l'électeur de gauche un rejet de François Fillon et Marine Le Pen, analyse Mathieu Hanotin. Macron est apparu comme le seul capable de perturber ce duel et pour nous, c'était mortifère." Les mots sont encore plus durs dans l'équipe de La France insoumise. "L'affaire Fillon révèle l'écroulement du vieux monde et elle a permis au parti des médias de faire croire que Macron incarnait le nouveau monde", juge Danielle Simonnet, ex-porte-parole de Jean-Luc Mélenchon.

Après l'affaire Fillon, le parti des médias hésitait et a fait un choix : 'Le cheval qui défendra le plus nos intérêts, ce sera Macron'.Danielle Simonnetà franceinfo

Le registre est sensiblement le même au FN, avec en plus, une pointe d'empathie pour François Fillon. "L'homme n'est pas jugé, l'affaire est instrumentalisée. Il y a un sentiment de dégoût, voire de compassion, car on connaît le système et ce dont il est capable, ce qui n'enlève rien à la gravité des faits sur Fillon", estime Gilbert Collard. Le député FN résume en quelques mots la stratégie choisie par son camp sur cette affaire : "Ce qu'il fallait, c'était laisser faire. Ils ont fait le travail pour nous."