Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il décidé de lancer un débat sur l'immigration ?

Le coup d'envoi de ce débat sans vote à l'Assemblée nationale est donné lundi par le Premier ministre, Edouard Philippe.

Emmanuel Macron à Rodez, le 3 octobre 2019.
Emmanuel Macron à Rodez, le 3 octobre 2019. (ERIC CABANIS / POOL/ AFP)

Y avait-il vraiment urgence à ouvrir la discussion ? Le président de la République, Emmanuel Macron, a tenu à inscrire à l'agenda de l'Assemblée nationale un débat sur le thème de l'immigration : "Quel cap pour la politique migratoire de la France ?" Sensible, ce sujet divise au sein même de la majorité, en attendant d'éventuelles décisions de l'exécutif. 

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Le coup d'envoi de ce débat sans vote est donné lundi 7 octobre à 16 heures par le Premier ministre, Edouard Philippe, qui va s'exprimer avant Jean-Yves Le Drian (Affaires étrangères), Christophe Castaner (Intérieur) et Agnès Buzyn (Santé). Pourquoi Emmanuel Macron veut-il mettre la question de l'immigration sur le devant de la scène ? Eléments de réponse.

Parce qu'il juge que 2022 se jouera en partie sur ce thème

Depuis plusieurs mois, le chef de l'Etat tente de mettre en avant ce thème. Il se dit persuadé que l'élection présidentielle de 2022 se jouera sur les sujets régaliens et qu'il se retrouvera à nouveau face à Marine Le Pen au second tour. "On n'a pas le droit de ne pas s'y attaquer, de ne pas le voir", a-t-il lancé mi-septembre à la majorité.

Pourtant, relève Le Parisien, cette thématique n'est pas vraiment la première préoccupation des Français. "Tous les indicateurs montrent que l'immigration arrive en quatrième ou cinquième priorité des Français", plaide le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, auprès du journal. Mais "au fond, soutient-il, cette question est très présente. Et elle est prête à ressurgir n'importe quand. C'est ça que le président sent. Et il ne veut pas qu'on le subisse, à un moment de tension"

Parce qu'il souhaite séduire l'électorat de droite

D'autres soupçonnent qu'il s'agit surtout d'attirer les électeurs de droite. "Avec ce coup de projecteur sur l’immigration, le président voudrait surtout 'arrimer' des gens de droite venus à lui, vers le parti de l'ordre, pendant l’épisode des 'gilets jaunes'", explique à Libération le patron du pôle opinion de l'Ifop, Jérôme Fourquet.

Ces gens-là, il ne faut pas les perdre. Parler immigration est aussi une façon d'empêcher Les Républicains de les reprendre et de reprendre pied.Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l'Ifopà Libération

Cette stratégie présidentielle ne fait cependant pas l'unanimité dans le camp présidentiel où certains, notamment à l'aile gauche, redoutent de perdre leur âme dans un calcul politicien. Ces débats ne doivent "pas servir de marchepied à ceux qui font leur fonds de commerce d'une irréelle association immigration-islam-délinquance", ont mis en garde quinze députés LREM du Collectif social démocrate (CSD), dans une tribune appelant à parler plutôt "d'intégration".

Parce qu'il estime être en accord avec l'opinion

Aux parlementaires de la majorité, le chef de l'Etat a lancé, le 16 septembre : "Nous n'avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet en face. Les bourgeois n'ont pas de problème [avec l’immigration] : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec", a-t-il martelé, en appelant sa majorité à "dépasser les clivages et les tabous". Des propos qui ont créé la polémique. Selon Libération, Emmanuel Macron serait persuadé qu'une "majorité de Français, tous bords confondus", pencherait "du côté de l'intransigeance". Pourtant, les enquêtes d'opinion ne l'attestent pas, affirme Jérôme Fourquet, toujours dans le quotidien : "L'hypothèse que l’opinion publique serait devenue plus sensible à cette question est fausse. Elle est stable depuis quinze ans."

"Partout en Europe, l'angoisse générée par la question migratoire est largement déconnectée de la réa­li­té des chiffres, estime le spécialiste de droit européen Loïc Azoulai, professeur à Sciences-Po Paris, dans La Croix. Mais pour Emmanuel Macron, la peur de l'immigration constitue un fait social en soi, qu'il faut donc traiter. Même en sachant que ces craintes s'appuient sur une perception erronée des faits, il estime qu'il convient d'y apporter une réponse."

Mais le quotidien estime que cette volonté présidentielle de placer l'immigration au cœur du débat est surtout liée à une enquête d'opinion publiée en pleine crise des "gilets jaunes". Trois jours après les violences de la troisième journée de mobilisation, la Fondation Jean-Jaurès a détaillé que, pour plus d'un Français sur deux, "la France accueille trop d'étrangers" et "64 % estiment qu'accueillir des immigrés supplémentaires n'est pas souhaitable".