On vous explique la polémique autour des enregistrements dans l'affaire Benalla

Le parquet de Paris a ouvert, lundi, une enquête préliminaire sur les conditions d'enregistrement de la conversation, révélée par Mediapart, entre Alexandre Benalla et Vincent Crase quatre jours après leur mise en examen, fin juillet.

Alexandre Benalla, à Paris, le 21 janvier 2019.
Alexandre Benalla, à Paris, le 21 janvier 2019. (ALAIN JOCARD / AFP)

"Le scandale n'est pas que judiciaire, il est désormais politique", s'est insurgé Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, mercredi 6 février. L'affaire Alexandre Benalla s'est complexifiée ces derniers jours : des enregistrements dévoilés par Mediapart, une perquisition qui tourne court, Matignon qui transmet des éléments au parquet, la démission de la cheffe du Groupe de sécurité du Premier ministre... Depuis que la justice a tenté de visiter les locaux du site d'information, les accusations comme les détails fusent. Pour y voir plus clair, franceinfo revient sur cette polémique point par point.

De quels enregistrements parle-t-on ?

Mediapart a dévoilé, le 31 janvier, des documents sonores dans lesquels on entend discuter Alexandre Benalla, ancien collaborateur du président de la République, et Vincent Crase, ex-responsable de la sécurité de LREM. Les deux hommes ont été mis en examen le 22 juillet 2018, notamment pour "violences en réunion", après les événements du 1er-Mai, point de départ de l'affaire.

Selon le site d'information, ces enregistrements ont été réalisés le 26 juillet 2018. Avant même de se pencher sur le contenu des échanges, le simple fait que les deux protagonistes se rencontrent pose problème puisque cette entrevue est illégale : elle viole les termes de leur contrôle judiciaire, qui interdit tout contact entre les deux mis en examen.

Qu'entend-on dans ces documents sonores ?

En pleine polémique sur les agissements d'Alexandre Benalla lors de la journée du 1er-Mai, le trentenaire revendique avoir le soutien du "patron" (Emmanuel Macron) et de "madame" (Brigitte Macron).

>> Ce qu'il faut retenir des enregistrements révélés par Mediapart

On entend également Alexandre Benalla et Vincent Crase réfléchir au meilleur moyen de détruire d’éventuelles preuves compromettantes. Vincent Crase dit même avoir envisagé de se rendre au siège de LREM, une nuit, pour faire le ménage, "mais le problème, c'est qu'il y a les flics devant".

Tous deux s'inquiètent des liens qui pourraient apparaître avec un contrat de sécurité signé, en juin, avec un sulfureux oligarque russe proche de Vladimir Poutine, Iskander Makhmudov. La signature de ce contrat est problématique car au mois de juin, Alexandre Benalla travaillait encore à l'Elysée.

Pourquoi les locaux de Mediapart ont-ils été visés par une perquisition ?

Après la diffusion des enregistrements par Mediapart, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire "sur le fondement d'éléments transmis". La procédure est lancée pour "atteinte à l'intimité de la vie privée" et "détention illicite d'appareils ou de dispositifs techniques de nature à permettre la réalisation d'interception de télécommunications ou de conversations". C'est dans le cadre de cette enquête préliminaire que les locaux de Mediapart ont été visés par une perquisition.

Lundi 4 février, deux magistrats du parquet, accompagnés de trois policiers, se sont présentés à la porte du journal pour saisir les fameux enregistrementsMais la rédaction s'est opposée à cette procédure, comme le prévoit le droit dans le cadre d'une enquête préliminaire.

Dès lundi, Edwy Plenel a condamné une affaire politique. Le cofondateur de Mediapart a dénoncé "un scandale ordonné par le nouveau procureur de la République de Paris", Rémy Heitz, faisant valoir que ce dernier est hiérarchiquement soumis à l'exécutif.

Pourquoi Matignon est-il pointé du doigt ?

Jusqu'ici, dans l'affaire Benalla, la lumière était focalisée sur l'Elysée. Mais elle s'est soudainement tournée vers Matignon, mercredi 6 février, quand Mediapart a affirmé que les services du Premier ministre avaient joué un rôle.

Selon le média d'investigation, l'enquête préliminaire a été ouverte à la suite d'une "alerte" provenant de l'entourage d'Edouard Philippe. Le 1er février, son directeur de cabinet a en effet envoyé au parquet de Paris un courrier, consulté par l'AFP, après avoir reçu des questions de la part du magazine Valeurs actuelles et d'autres médias sur les enregistrements. Certains journalistes ont voulu vérifier l'hypothèse selon laquelle la conversation entre Alexandre Benalla et Vincent Crase avait été enregistrée au domicile de la cheffe du Groupe de sécurité du Premier ministre (GSPM).

"Il s'agit simplement de partager en toute transparence avec la justice des éléments de réponse transmis à la presse et qui sont susceptibles de concerner une affaire judiciaire en cours", a répondu Matignon à Mediapart. Mais Matignon est doublement pointé du doigt car Marie-Elodie Poitout, la cheffe du Groupe de sécurité du Premier ministre (GSPM), a été entendue par les enquêteurs, mardi. "Soucieuse d'écarter toute polémique", elle a démissionné de son poste, jeudi, pour "être affectée sur une autre mission au sein du ministère de l'Intérieur".

Qui est Marie-Elodie Poitout ?

Cette commissaire divisionnaire dirigeait le Groupe de sécurité du Premier ministre, un service sensible, chargé notamment de la protection du chef du gouvernement. Dans le courrier de Matignon transmis au parquet de Paris le 1er février, le directeur de cabinet d'Edouard Philippe explique avoir mené des vérifications sur l'hypothèse d'une conversation enregistrée à son domicile. Elles n'ont pas confirmé cette "allégation", sans toutefois lever tous les doutes. 

Selon le directeur de cabinet, la commissaire a reconnu avoir reçu Alexandre Benalla à son domicile, pour lui apporter son soutien à titre personnel. Cette rencontre a eu lieu en juillet, sans précision sur le jour exact. Toujours selon cette lettre, Marie-Elodie Poitout dément la visite, au même moment, de Vincent Crase, mais précise que son compagnon Chokri Wakrim était présent.

Le profil du compagnon de Marie-Elodie Poitout intrigue. Libération révèle que Chokri Wakrim a "tissé de nombreux liens" avec Alexandre Benalla. A l'été 2018, Alexandre Benalla et Chokri Wakrim se sont rendus dans le château de l'homme d’affaires Vincent Miclet, en Dordogne. Des documents les montrent également "au domicile parisien de Mohamad Izzat Khatab, sulfureux homme d’affaires syrien soupçonné de nombreuses escroqueries". Au niveau professionnel, Chokri Wakim est impliqué dans le contrat de sécurité avec l’oligarque russe Iskander Makhmudov. Il connaît ce dernier car il était chargé de la protection de sa famille à Monaco. Sur le Rocher, la société de sécurité privée Velours avait une partie de ce contrat, et Alexandre Benalla a travaillé pour Velours entre 2014 et 2015.

Le parquet national financier (PNF) a annoncé, jeudi soir, l'ouverture d'une enquête sur le contrat signé avec Iskander Makhmudov. Selon Mediapart, cette enquête a été ouverte pour "corruption" mais le PNF a refusé de confirmer le chef de l'enquête. De son côté, le ministère des Armées a annoncé, jeudi dans la soirée, que Chokri Wakim était "suspendu à titre conservatoire de ses fonctions, avec effet immédiat, en attendant que la lumière soit faite sur ces allégations" par le ministère des Armées.

Finalement, sait-on dans quelles conditions ont été réalisés ces enregistrements ?

Non, toujours pas. Dans le courrier de Matignon au parquet de Paris, les services du Premier ministre rapportent que Marie-Elodie Poitout et Chokri Wakrim ont reçu la visite d'Alexandre Benalla mais qu'ils n'étaient pas missionnés pour réaliser un enregistrement caché pour le compte d'un service de renseignement.

"Je maintiens ne jamais avoir vu messieurs Benalla et Crase ensemble ni à mon domicile, ni ailleurs et confirme n'avoir aucun lien avec les enregistrements dont parle la presse, a écrit Marie-Elodie Poitout dans un bref message à l'AFP. Et d'insister : "Je n'ai jamais rencontré monsieur Crase."