"C'est vraiment une stratégie du pire" : les ratés de communication en cascade de la majorité dans l'affaire Benalla

Depuis les révélations au sujet des violences commises par Alexandre Benalla, l'exécutif, le gouvernement et la majorité présidentielle enchaînent les cafouillages et les contradictions.

Le président français Emmanuel Macron à l\'Elysée (Paris) le 20 juillet 2018.
Le président français Emmanuel Macron à l'Elysée (Paris) le 20 juillet 2018. (MUSTAFA YALCIN / ANADOLU AGENCY)

Depuis le début du quinquennat d'Emmanuel Macron, rarement l'exécutif et le gouvernement ont semblé autant en difficulté dans leur communication qu'avec l'affaire Benalla. Au moment où Alexandre Benalla et Vincent Crase sont en garde à vue, notamment pour "violences en réunion" et "usurpation de fonctions", la méthode du verrou de la communication élyséenne montre ses limites. La tête de l'Etat, sommée de s'expliquer par les Parlementaires de tout bord, ne parvient pas à maîtriser l'incendie. Franceinfo revient sur quatre moments qui illustrent le désordre de cette communication.

Les cafouillages de l'Elysée

Après les révélations du Monde sur les violences commises par Alexandre Benalla, chargé de mission à l'Elysée, tout le monde s'est tourné vers le palais présidentiel pour obtenir des réponses. Bruno Roger-Petit entre alors en scène. Le porte-parole de la présidence de la République tient, pour la première fois, un point presse où il tente de convaincre l'opinion que la réaction de l'exécutif est tout à fait appropriée. Au sujet de la mise à pied de quinze jours prononcé contre le chargé de mission, il évoque ainsi "la sanction la plus grave jamais prononcée contre un chargé de mission travaillant à l’Elysée".

Il annonce aussi que la présidence cesse sa collaboration avec Vincent Crase, également présent sur la scène de violence du 1er mai. Mais cette prise de parole ne convainc pas grand monde. "Il a voulu la ramener et il s'est emmêlé les pinceaux. A part remettre une pièce dans la machine, sa prise de parole n'a servi à rien", peste un membre d'En Marche !.

"C'est une communication qui rappelle celle de l'affaire Fillon", estime sur franceinfo Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences Po Paris. "On commence par nier le fait qu'il y ait un problème, on ne prend pas les bonnes décisions."

C'est vraiment une stratégie du pire.Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politiqueà franceinfo

Le silence d'Emmanuel Macron

"La République, elle est inaltérable." Voici les seuls mots prononcés par le président de la République depuis le début de cette crise politique. Il a ainsi répondu à un journaliste qui souhait savoir si l'affaire Benalla n'entachait pas la République qu'il souhaitait exemplaire pendant la campagne. En déplacement en Dordogne, mercredi 18 et jeudi 19 juillet, Emmanuel Macron est resté pour le reste muré dans le silence.

Sans prendre la parole, le chef de l'Etat a bien fini par lâcher Alexandre Benalla, vendredi matin. Il a laissé son équipe annoncer l'ouverture d'une "procédure de licenciement", mais il a mis 36 heures à se décider à agir. "C’est ne rien comprendre au chef de l’Etat que de croire qu’il pourrait lâcher quelqu’un qui lui est fidèle. Tant que vous êtes loyal avec lui, il l’est avec vous", explique au Monde un proche du chef de l'Etat. "C'est un homme [Alexandre Benalla] qui a une forte proximité avec l'entourage d'Emmanuel Macron. Par fidélité, on a peut-être tenté d'atténuer une sanction qui aurait dû être plus forte dès le début", confirme à franceinfo un député La République en marche (LREM).

L'Elysée explique que des éléments nouveaux sont venus jeudi soir aggraver le cas d'Alexandre Benalla. Il s'agit des images de vidéosurveillance transmises par des responsables policiers à Alexandre Benalla. "Au regard de l'avertissement qu'il avait reçu début mai, cette seconde faute a déclenché la procédure", explique l'Elysée. Mais cette réaction tardive d'Emmanuel Macron ne parvient pas à calmer la grogne des parlementaires. "La procédure de licenciement, c'est vraiment un coup de com' ! Un collaborateur, tout le monde sait qu'on peut s'en débarrasser très rapidement", s'agace de son côté le député PS Luc Carvounas, joint par franceinfo. "On respecte le droit du travail, même à l'Elysée", rétorque le service presse de la présidence. 

Tout cela va rester comme un scotch indélébile sur le dos d'Emmanuel Macron.Luc Carvounas, député PSà franceinfo

Rémi Féraud, sénateur socialiste de Paris, appelle sur franceinfo Emmanuel Macron à s'exprimer publiquement : "Le président de la République ne va pas pouvoir se murer dans ce silence." Philippe Moreau-Chevrolet confirme : "Plus il attend et plus ça deviendra difficile à tenir comme position." Mais l'Elysée assure qu'aucune prise de parole du président n'est à l'ordre du jour.

Les contradictions des ministres

Les ministres ont tenté de venir au secours de l'Elysée devant le Parlement. Gérard Collomb a notamment annoncé, jeudi, devant le Sénat avoir saisi l'Inspection générale de la police nationale (IGPN). Mais selon les informations de France Inter, Gérard Collomb a été mis au courant dès le 2 mai des images montrant les violences commises par Alexandre Benalla. "Il ne répond pas à la représentation nationale alors qu'il était au courant de tout ce qui était en train de se passer", s'énerve Luc Carvounas. "On est face à une communication qui cherche à masquer la vérité, mais un gouvernement ne peut plus masquer la vérité aux Français."

Le député PS évoque "un mensonge par omission" et demande à Gérard Collomb de venir s'expliquer devant les députés. "Nous avons appris que le ministre de l'Intérieur a menti devant le Sénat (...), c'est d'une gravité sans précédent", a également lancé le président du groupe Les Républiquains, Christian Jacob, à l'Assemblée. Plusieurs parlementaires, dont le chef des députés PS, Olivier Faure, évoquent désormais la possible démission du ministre de l'Intérieur "en fonction des réponses" qu'il donnera sur l'affaire Benalla.

Autre ministre dans la tourmente, la ministre de la Justice Nicole Belloubet a fait une déclaration surprenante devant l'Assemblée en affirmant qu'Alexandre Benalla n'avait pas d'autorisation pour se rendre à la manifestation du 1er mai. Les mots de la ministre viennent contredire les déclarations du directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, Patrick Strzoda, qui avait affirmé avoir donné son autorisation à Alexandre Benalla. L'Elysée confirme à franceinfo que le chargé de mission avait cette fameuse autorisation de se rendre à la manifestation.

Les excès des députés LREM

Dans un premier temps, les députés de la majorité ont choisi de se faire discret après les premières révélations. "Le groupe LREM nous a invités à rester discrets via nos discussions sur Telegram, révèle à franceinfo un député LREM, mais, depuis, je vois que plusieurs de mes collègues ont choisi de s'exprimer." Les députés LREM ont en effet commencé à sortir de leur réserve quand l'Elysée a annoncé l'ouverture d'une procédure de licenciement. "C'était évidemment la seule issue possible", a notamment tweeté le député Matthieu Orphelin.

Certains parlementaires avancent des arguments un peu étranges pour défendre l'exécutif. Quand Le Monde révèle qu'Alexandre Benalla était logé par l’Elysée, Gilles Le Gendre, vice-président du groupe LREM, tente d'évacuer. "Ça n’a aucune importance, beaucoup de conseillers sont logés par l’Elysée, beaucoup de journalistes sont logés par leurs rédactions", confie-t-il à une journaliste du Monde"C'est compliqué, il y a de nouvelles infos qui sortent toutes les demi-heures", se risque un autre député LREM à franceinfo.