Affaire Benalla-Crase : on vous explique "l'affaire du contrat russe" révélée par Mediapart

Le site d'information révèle l'implication d'Alexandre Benalla dans un contrat signé entre Vincent Crase et un homme d'affaires russe. Devant la commission d'enquête du Sénat, en janvier, les deux hommes ont pourtant nié l'intervention de l'ancien chargé de mission de l'Elysée.

A gauche, Alexandre Benalla, à droite, Vincent Crase, lors de leurs auditions devant la commission d\'enquête du Sénat, le 21 janvier 2019.
A gauche, Alexandre Benalla, à droite, Vincent Crase, lors de leurs auditions devant la commission d'enquête du Sénat, le 21 janvier 2019. (AFP)

Une embarrassante "affaire russe". Dans sa longue enquête publiée jeudi 31 janvier, Mediapart affirme qu'Alexandre Benalla a été impliqué directement dans un contrat signé entre Vincent Crase et Iskander Makhmudov, un oligarque russe, proche de Vladimir Poutine. Il est "soupçonné par plusieurs magistrats européens d'accointances avec l'un des pires groupes criminels moscovites". Les enregistrements publiés par le site d'information laissent d'ailleurs entendre que cette affaire "inquiète le tandem Benalla-Crase".

Que sait-on d'Iskander Makhmudov ?

Iskander Makhmudov, 55 ans, est un industriel russe proche de Vladimir Poutine. Le magazine Forbes (en anglais) estime sa fortune actuelle à 6,7 milliards de dollars (5,8 milliards). Ancien interprète, il parle l'ousbek, le russe, l'anglais et l'arabe. Iskander Makhmudov est un oligarque, qui s'est enrichi dans les années 1990, après l'éclatement du bloc soviétique, notamment en créant la société Ural Mining and Metallurgical Company (UMMC), un mastodonte de la métallurgie et l'un des principaux partenaires des sociétés françaises Alstom et Bouygues en Russie. Il est également actionnaire d'Aeroexpress (compagnie ferroviaire russe), Transmashholding (fabricant de trains et matériel ferroviaire), ou encore la société Kuzbassrazrezugol (charbon).

En Russie, Iskander Makhmudov est aussi présenté comme très investi dans des œuvres caritatives (programmes de logement, cliniques, orphelinats, aide aux vétérans…). Il a même offert la construction d'une patinoire à Sotchi pour les Jeux olympiques d'hiver de 2014.

En Europe, ce n'est pas sa philanthropie qui a retenu l'attention de la justice. Des juges soupçonnent Iskander Makhmudov d'être personnellement lié à Izmaïlovskaya, un important groupe mafieux moscovite, et Tambovskaya-Malychevskaya, une organisation criminelle de Saint-Pétersbourg. Il est notamment soupçonné de blanchiment de capitaux, via l'une de ses sociétés. Mais lorsque le dossier a été transmis à la justice russe, dans le dos du procureur anticorruption, l'enquête a été enterrée, racontait Mediapart, en 2016.

Iskander Makhmudov détient d'ailleurs plusieurs propriétés en France, achetées, selon Mediapart, grâce à des "montages financiers pour plusieurs dizaines de millions d'euros", constitués d'"entrelacs de sociétés dissimulées dans plusieurs paradis fiscaux, comme Chypre, le Luxembourg et Monaco, où il a également de nombreux intérêts".

Comment est-il lié à Vincent Crase ?

En 2018, Vincent Crase, ancien gendarme réserviste et ex-responsable adjoint de la sécurité de La République en marche, est l'unique actionnaire d'une jeune société de conciergerie baptisée Mars. Le 28 juin 2018, cette société reçoit un versement de 294 000 euros depuis un compte bancaire appartenant à Iskander Makhmudov et domicilié à Monaco, comme le révèle Mediapart. Le virement "met en alerte Tracfin, le service antiblanchiment de Bercy", précise Libération. Ce versement est lié à un "contrat, renouvelable à chaque trimestre", qui "prévoyait la protection des biens immobiliers en France de l'homme d'affaires, et de sa famille à Monaco".

A l'époque du versement, Vincent Crase est encore salarié de LREM, mais n'est plus en fonction à l'Elysée. "J'ai signé ce contrat le 6 juin 2018 alors que j'ai quitté le palais de l'Elysée le 4 mai", a-t-il déclaré devant la commission d'enquête sénatoriale, le 21 janvier 2019. Il assure d'ailleurs que les négociations pour ce contrat ont commencé "après" son départ de l'Élysée.

Sur les 294 000 euros, un peu plus de la moitié est versée à la société de sécurité Velours. Il s'agit d'un sous-traitant de Mars, chargé d'exécuter le contrat, selon Mediapart. Mais dès les révélations du Monde sur les violences du 1er-Mai, mi-juillet, le sous-traitant refuse de le renouveler, craignant pour son image. Et la Société générale, qui héberge le compte de Mars, "réclame à Crase le contrat justifiant l'arrivée de 300 000 euros depuis un compte monégasque", précise Vincent Crase. L'affaire tourne au vinaigre.

Que fait le nom de Benalla dans cette affaire ?

Mediapart assure que "les discussions autour du contrat ont en réalité commencé bien plus tôt, dès l’hiver 2017. Elles se sont accélérées en juin, en présence d'Alexandre Benalla." Pour le site d'information, "Benalla est personnellement impliqué dans ce contrat, y compris dans ses montages financiers". L'ancien chargé de mission de l'Elysée a "rencontré à plusieurs reprises le représentant de l'oligarque en France, l'homme d'affaires Jean-Louis Hagenauer", ajoute le site, photo de Benalla et Hagenauer jouant au babyfoot, en août 2018, à l'appui.

Lors de l'échange entre Vincent Crase et Alexandre Benalla, dont Mediapart révèle les enregistrements, ce dernier semble furieux contre Velours, qui a gelé le contrat. Les deux hommes cherchent une porte de sortie. "Il faut couper la branche", conseille l'ancien chargé de mission de l'Elysée. "Faut faire ce qu'on avait prévu de faire et transférer (...) Faut que tu disparaisses de la boîte", dit-il encore à Vincent Crase. Finalement, la société Mars "disparaît", selon les mots de Vincent Crase devant une commission d'enquête du Sénat, et une autre société est créée. Il s'agit de France Close Protection, dirigée par Yoann Petit, un proche d'Alexandre Benalla et ancien salarié de Velours.

Domiciliée à la même adresse que Mars, elle prend le relais en octobre 2018. "En novembre, Alexandre Benalla est inscrit en tant que salarié [de France Close Protection]. Il touche 12 474 euros, alors qu'il percevait des indemnités de retour à l'emploi entre 3 097 et 3 871 euros depuis son départ de l'Elysée", détaille Mediapart, précisant une information déjà révélée par Le Canard enchaîné. Détail surprenant souligné par Libération France Close Protection a été "lancée avec un capital social de 100 euros" et "son unique actionnaire est un homme de 18 ans, majeur depuis seulement quelques mois".

Alexandre Benalla a refusé de s'expliquer sur ce point : "C'est un ami qui m’a employé dans une mission qui restera confidentielle, j'en suis désolé", a-t-il déclaré à la commission d'enquête.

Pourquoi l'affaire est-elle gênante pour Alexandre Benalla ?

A l'époque des négociations et de la signature du contrat avec l'oligarque russe, Alexandre Benalla est donc chargé de mission à l'Elysée et habilité "secret-défense". "Un conseiller de l’Elysée utilisant son statut pour faire affaires avec un milliardaire proche du pouvoir poutinien : la pratique interroge pour le moins", note Mediapart. Surtout si le milliardaire est sérieusement soupçonné de liens avec la mafia et le blanchiment. Pour Libération, une question reste "toujours en suspens : que savait l'Elysée ?"

En outre, interrogé à plusieurs reprises sur les négociations entre la société de Vincent Crase et Iskander Makhmudov, Alexandre Benalla a toujours démenti son implication. Devant la commission d'enquête du Sénat, il a déclaré : "Je n'ai jamais contribué à une quelconque négociation." Et Vincent Crase a aussi assuré qu'il n'était "jamais intervenu". Si Alexandre Benalla et Vincent Crase ont menti alors qu'ils avaient prêté serment, ils risquent chacun jusqu'à cinq ans de prison et 75 000 euros d'amende.